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RONCIS VALS.

Diion, imprimerie de mad. veuve NoELLAT.

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RONCISVALS,

MIS EN LUMIÈRE

PAR JEAN-LOUIS BOURDILLON.

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Tant com duront li siegle en sera reparlance. CANT 4.

À PARIS,

cHEZ MM. TREUTTEL ET WURTZ, RUE DE LILLE, 17.

ET CHEZ M, J. TECHNER, PLACE DE LOUVRE, 12.

1841

Sauf les imperfections signalées dans l’'ERRATA, l’Im- pression de cet ouvrage est rigoureusement conforme à Ja copie remise par moi à l’imprimeur. Ainsi, toutes les Disparates dans l'orthographe qu’on y voit, je les ai voulues, et par les motifs énoncés dans l’Introduction, à ma Traduction de ce même ouvrage.

J.-L. B.

CANT PRIMIER.

CHaRLie li rois, à la barbe grifaigne, Set anz toz plenz a esté en Espaigne, Conquist la terre jusge la mer altegne. En meint estor fu véu ses enseigne;

Ne trove borc ne castel q'il n’enpraigne, " Ne mur tant aut q'à la terre n’enfraigne. Cité n’i a qi contre lui se taigne,

Fors Saragoze au chef d’une montaigne. est Marsille, qi la loi Deo n’en dagne, Mahomet sert, mot fait folle gaagne.

Ne poit durer qe Charlles ne le taigne; Car il n’a home de lui servir se faigne, Fors Gainelon, q'est tenu por engaigne.

En Saregoze est Marsille li ber ;

Soz une olive se sist por déporter, Environ lui si demeine et si per.

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Sor-un péron, q'il fist à or lister,

Monte li rois, si comence à parler :

«. Oîez seignor qe je vos vei mostrer; Consiliez moi coment porai esrer, Deffender moi de honte et d’afoler. Ben a set anz, ne sunt mie à paser,

Li enperère, c'on puet tant redoter, En cest païs entra por conquister ;

Ars nus castiax, nus terres fait gaster. Cité n’avons, qi vers lui puist durer. Mais à vos toz consel vel demander : Par qel enzing porai vers lui aler? » Mal soit de cel qi ousast mot soner, Ne qi levast son seignor conseiler

Fors Blanzardin, cil ne se vol celer. Den tot le mont, si com orez nomer, N’en vérez hon tant sages mésajer.

E Blançardins fu mult bon chevalier ; De vasalage fist forment à proisier ; Prodome i est por son seignor aidier. Dist à Marsille : « Ne vus chaut esmaier ; Mandez Charllon l’orgoillos et lo fier Foi et salu par vostre mésajer;

Trémetez li meint auférant destrier, Faucons muez por aler rivoier ;

DS, Meintes de ehiens li donez por ehachier, Ours et lions por lui esbanoier ; Cingente chars li faites caroier, Qi conble soient de fins besanz d’or-mer, Dont il pora loer meint soldoier; Aut s’en en France, ben s’en doit répairier. Vos le suirez à feste Seint-Michier, Ses hom serez, 8’il le velt otroier; Trestote Espaigne en tenrez à bailier. S'il velt ostages, faites l’en envoier Ou quinze o vint por lui mex afaitier ; J'i tremetrai lo fil de ma moillier Por nen doucire sanz autre recovrier. » Paien escrient : « Bien fait à otrier. »

Dist Blançardins, li proz et li senez : « Par me poing destre, qe vos ici véez, E par ma barbe, dont li pels est meslez, L’ost des François lors désevrer vesrez ; Chascuns ira el reigne ou il fu nez, Charlles à Ais et ses riches barnez ; Ou à Estanpes, ou à Paris delez. De Saint-Michel iert la solenpnitez : Trespasera li termes qu'est nomez ; N’osra de nos noveles ne vertez. . Li enperères est tant de grant fiertez

ee Qe nos ostages aura lors dégolez! Asez est mex qe vos les i perdez, Qe nos perdons d’Espagne les reignez, Ne qi sofrons les dox ne les lastez, » Dient Paien: « Bon conseller avez. »

Li rois Marsille son conseil fait finer.

Il en apele Clarin de Balaguer, Et Priamus, Gualane et Babuer, . Estomarin et Orebe son per, ‘Et Loënel et Marprimant de mer,

Et Blançardin, por sa raison mostrer.

« Ce, dist Marsille, or baron del aler, AI sèje à Cordes porez Karllon trover ; Branches d'olives devez o vos porter, Pais sénéfient, se l” volent créanter.

Se m'i poez par ençing acorder,

Terres et fiez vos ferai mot doner, Argent et or qenge porrez mener. » Paien respondent : « Bien s’en doit hon pener. »

Li rois Marsille a son conseil finez. Dist à ses homes : « Baron or atendez ; De moie part l’enpéraor direz Par le suen Deo q'il ait de moi pitez;

ne

Q'à lui irai o mil de mes casez;

Créstiens serai batizez et levez ;

Jontes mes meins serai ses comandez, Servirai lo tant qe serai finez. »

Dist Blançardins: « Bons mésages aurez. »

Dis blanches mules fist amener li rois, Qe li tramist un amiral cortois.

Freins ont à or, les resnes sunt d’or-frois, Seles d'argent, li estrier d’or grézois: Cil i montèrent qi sajes sunt des lois. Branches d'olives portèrent, ce fu voirs ; Pais sénéfient entre paiene lois.

Par ce fu Charlles coroceus et destrois. Dex ! qel dolors en France crut le mois À Mon-Léon, à Chartres et à Blois,

Et an Anjou et par tot Hurepois!

Li enperére, qi franc doit justisier, Cordes ot prise, s’en fait les murs brisier, À ses parères abattre et dépétier ;

Tel gaeng ont fait qe nus ni puit prisier, Or et argent et meint garniment chier. Les Saraçins a fait toz détranchier, Qi ne se voldrent de bon gré batizier. Charlles-li-maines estoit en un vergier, Enscanble o lui Rollant et Olivier,

T

er de Naymes li dus et Ansëéis li fier, Gui de Gascogne et Anteume et Guarnier, Jofroi d'Anjou, qi ert confenonier, Sanses li dus et meint autre princier; De cels de France sunt plus de set millier : Sor pailles d’or se sistrent el gravier, As tables joent por aus esbanoier, Et auquant d’eus joent à l’escachier, Et escrémiscent cil baceler légier, Lancent et gitent por lor cor essaier. Desoz un pin, dejoste un olivier, S’asist li rois, qi France a à bailier; Cler ot lo vis, le cors grant et plenier, Blanc ot li poil come flor de lorier ; Ses fiers sanblans fait mot à résoigner ; Soit q'il regarde ne li stuet enseignier. Atant descendent tuit li dis mésagier : Li rois salue Blançardins tot primier.

Blançardins fist mervelles à loer. Devant le roi s’en est venuz ester, Mot doucement le prist à saluer : « Beau sire rois, cil Dex vos puist garder, Qi fist le ciel et la terre et la mer, En seinte croiz laissa son cors pener, Et el sépoucre cocher et repouser,

otre

Êt au tierc jor de mort résusciter, Por cels q'il volst enscenble o lui mener. Par nos vos mande Marsilion li ber, Guenqgis avons la loi por nos sauver, As Cristiens se voudra ascenbler ;

De son avoir vos voudra mot doner, | Chevaus de pris, qe mot porez amer, Set cent muez ostors por oiseler, Ours et lions et veutres por vener, Cinqente cars, ge vos ferez mener ; De fins besans les vos fera raser ; Bien en porez vos soldoier loer.

En cest païs ne devez mais ester; En France, à Ais, poez bien retorner. Marsilions velt après vos aler, Cristiens ert, si se fera lever;

Jonte ses meins, se velt à vus livrer : De vos tenra Espagne à governer, Servira vos tant cum pora durer. » Out le li rois, soit prist à merveiller, Clina son chief ,’si comence à penser.

Li enperères un petit se pensa; Sa costume est qe par loisir parla. Dist as mésages : « Bien les avez péca. Marsilions ainc gaires Re m'ama;

ES De De ceste couse qe il mandée m'a, Confaitement m'en aséurera? » Dist li Paiens: « Sire bien lo fera, Par bons ostages qe il vos livrera;

O quinze o vint ou tant com vus plaira.

Par mon Deu croire un mien fil i ara; Ja plus gentis de lui un soul n’i a. »

Beaus fu li jors, si prist à décliner. Li rois comande les mules establer ; Doce serjans les livra por garder,

Et les mésages comande à osteler. El grant vergier a fait son trez lever, E l’aigle d’or sus el pomel fermer ; Vers Saragoze en fist le chief torner. Ce sénéfie ne s’en vodra aler, Tressc'une nuit se poise repoiser; Iloc au jor se voudra astéler.

A1 matinet, quant il dut esclarer, Mise et maitines s’en ala escouter;

Ses barons mande por son conseil doner :

Par cels de France voloit tot jor esrer.

Beaus est li jors, li solauz esclariz. Karles-li-maines, qi tant par fu hardiz, En’est alez desoz un pin floriz.

9

Un faudestue, q'est de fin or masiz, Li rois de France demanois est asiz; Puis fait mander de ses barons esliz. Ogiers i vint, li proz et li gentiz,

E l’arcivesqge, qi mot estoit noriz, Sanses li dus et ses fréres Terriz, Jofroiz d'Anjou et li cuens Amauriz, Acars li mors et ses frères Almiz,

Gui de Gascoïigne et Miles li joïz,

Li cons Rollant, qi mot fu ses norriz, Naymes li dus, Olivers li marqiz,

Et si fu Guenes, qi toz les a traïz. Dex! or comence tex parole et tex diz, Dont douce France torna en grant .….….”.

« Ce, dist Li rois, baron or m’entendez ; Consiliez-moi au mex qe vus savez. Marsille m'a tramis de ses privez :

Par aus me mande, ne sai s’est véritez, De son avoir m'envoiera asez,

Ors et lions et veutres enchaînez ; Chevaus de pris corans et abrivez,

Set cent faucons et bons ostors muez, Cinqente cars, d’or et d'argent rasez.

* Esliz. Mss. de Versailles et de Venise.

10 = Quant je serai en douce France alez, Il me suira o mil de ses casez ; Crestiens ert batizez et levez; Jontes ses meins sera mes comandez ; Servira moi en trestot sis aez; Mais je ne sai qels est li suens pensez? »

Li enperère a sa raison fénie. Li cons Rollant, o la chière hardie, En piez se drice, bien dist qe no l’otrie: & Droiz enperère, por Deo le fil Marie, Mar cresrez ren qe Marsille vos die. Bien a set anz, vostre grant ost banie . En ceste terre entra par aaitie. Pris avons Nobles et Merinde saisie, Tote Nauterne et Prince la garnie. Li rois Marsille i fist mot grant bosdie, Qi ses mésages, par droite félonie, Vos envoia à masnie eschérie; Branches portèrent, ce qi pais sénéfie : Par vos barons an fu raisons cellie. Deus de vos contes, de mot grant ségnorie, Li tramesistes, ce fu mot grand folie ! Li uns Basins et li autre Basie. Li rois Marsille fist mot grant desvérie ; Les chef en prist as porz souz mont oïe.

11

Sonez vos grailles, ne vos atargez mie; À Saragoce menez vostre ost banie, Tenez lo sége à tote vostre vie,

Si vengiez cels cui joie il a fénie. »

Li enperére en tint lo chief enbron, Toz coiz se tint, ne dist ni o ni non. Trestot se taisent ne maïs qe Gainellon;

. Il sail en piez, si vint devant Karllon:

« Droiz enperère, jamais cresrez bricon, Moi ne autrui, se de vostre preu non. Quant ce vos mande li rois Marsilion, Jontes ses meins devendra vostre hon,

Et recevra la loy qe nos tenon,

Trestote Espaigne tendra par vostre don; Qi ce vos loe qe ceste refuson,

Ne li chaut gaires de qel mort nus moron! Consels d’orguel ne vaut mie un boton. »

Devant le roi est dus Neimes venuz. Blance ot la barbe, toz fu li poilz chenuz ; Meudre vasaus ne fu en cort véuz:

Et dist au roi: « Bien avez entenduz Les moz qe Guenes vos a ci responduz. Li rois Marsille est morz et confunduz. Vos li avez toz ses castiax toluz,

À vos engiens ses donjons abatuz ;

j

= 40

Quant ce vos mande q'il s’est à vos renduz, Granz torz seroit se li ert défenduz,

S'il vos en livre ostages ben créuz.

Tremetez li un de-vos meillors druz.

Ceste grant guesre ne puet mas durer pluz. » Dient François : « Bien a parlé li duz. »

« Ce, dist li rois, conseiliez-moi baron ; Liqel ert cil qe nus i trametron À Saragoze au roi Marsilion? » Respont dus Neime: « Je irai per vostre don; Or me bailliez le gant et le baston. » Li enperère en hauce le menton, Aprés li dist: « Vos esles sages hon; Alez séoir, car je vos en semon: Par ceste barbe, dont je teing lo menton, Vos n’irez pas, laissez vostre raison. »

« Ce, dist li rois, qi sera envoiez ? » Respont Rollant: « Donez-moi le congiez. » Dist Olivers : « N’es porterez les piez. Vostre talent est mult pesmes et griez ;

Si doteroie qe vos vos meslisiez.

Se li rois velt, je sui apareilliez;

À Saragoce irai joios et liez,

Senpres sera son bon droit dérasniez. »

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1 Li rois l’entent , aval est enbronchiez, Aprés lor dist: « Anbedui vos taissiez; Ja nus de vos n’i portera les piez : Des doze pers n’en iert nus envoiez. »

* Li enperére se drece en son estage : __« Seignor Franzois entendez mon corage ; Enseignez moi un home de bernage, Qi à Marsille oust porter mon mésage, Si mester est q'il puist doner son gage, E dérasnier vers lui mon éritage. » Rollant respont, mas ne dist autre outrage: « Guenellon, sire, par son fier vasalage. » Dient François: « ‘Nos n’i savons plus sage ; Se il i vait, bien ert fait cist mésage. »

« Ce, dist li rois, Guene venez avant. Assez oez qe François vont disant ; Il tuit le jugent et je le vos comant. À Saragoze irez al amirant, Recevez en lo baston et lo gant. » « Sire, dist Guenes, c’est par l’orguel Rollant; . Nel amerai à trestot mon vivant. Je le desfi sire, vos euz véant, Et Oliver, por ce q'est son conpant, Les doze per, qi le parament tant. »

_— 1h » Certes, dist Charlles, trop avez mal-talant ; Or vos astez, n’alez mie atarjant. » « Voire, dist Guenes, ji irai mult dolant, Q'il me remenbre de Basin et Basant. Mal guesrerdon lor en fu aparant : Si ert il moi, se Dex ne m'est garant. »

Guenes fu mout coroçous et irez. Dist à Rollant : « Cum es ore desvez! Dedens ton cors est entrez li maufez. François ont droit se par els es blasmez, Car mult les a travailiez et penez, E chascun jor de lor armes lassez. Mar acointa Charlles nostre avoez Ton fier corage, qi est desmesurez. Tu li tols moi et des autres assez. J'ai vostre mére, qe mot bien lo savez; Jugé m'avez par vos grant cruautez, Qe par moi soit le mésage portez Au roi Marsille, qi tant est déloez | Nus n’i ala qi en soit retornez ; Si j'en répaire grant daumage i aurez, Qi durera an trestot vostre aez. » Respont Rollant: « Vos dites fausetez ; Vos savez bien, et si est véritez,

Aïnc par manace ne fui trop esfréez.

Ah Nus sages horf ne doit estre esgarez. Se li rois velt, je sui tot aprestez, Ge irai la, et vos ci remandrez. »

« Certes, dist Guenes, por moi n'iras-tu mie : Tu n'es mes hons, sor toi n’ai ségnorie. Charlles me rove, qi France a en baillie,

Et son barnage le juge et si l’otrie ;

Geste besoigne sera par moi fornie.

À Saragoze irai sanz conpégnie ;

Nus n’i vait la qi n’en perde la vie:

Ainz i ferai auqges de lézerie

Vers trestoz cels, qi ceste m'ont bastie. » Rollant l’entent, ne poet muer n’en rie.

Quant ce voit Guenes qe Rollant rit fortment, Lors ot tel duel, por un petit ne fent; Dist à Rollant: « Ne vos am de nient. Droiz enperère, véez moi en présent; Or me donez lo baston et lo guent, Si enplirai vostre comandement. Par cel ségnor, qi forma tuta gent, Se Deus de gloire répairer me consent, Tels m'a jugié ne me tenra por lent ; Mal bailiez soie, se je chier ne li vent. »

« Bau sire Guene, dist Charlles, entendez :

16 =

De moie part Marsilion direz,

Jontes ses meins, q'il soit mes comandez. Demie Espeigne, de totes les citez,

De moie part, li soit le don donez ;

De l’autre part sera Rollant chasez.

S'il ce ne fait, onges ne li celez,

Cest grant barnage, qe vos ici véez,

À Saragoze ert conduz et menez;

Tenrai lo sége à trestot mes aez.

Pris et liez sera par poestez,

Des-ci q'à Ais come chaitis menez,

L si mosra à honte et à viltez ;

Par jugement sera tot desmenbrez. Prenez cist brief, qi est enséelez,

Enz ou poing destre du Paien le metez. »

Guenes s’acline devant les piez Charllon, Tendi ses meins, si reçut le baston; Il prist le brief o tot le quarregnon; * En une boiste lo mist por garrison : Puis prie Deu q'il doist maléiçon À trestoz cels q'il jugirent por non.

Li enperëre li tent son destre gant; Guenes li quns s’en vait mult esmaiant :

* Qiareton, manuscrit de Versailles.

17 Quant le dut prendre as piez li qiet devant. Dient Franzois: « À Dex por toi comant ; Ce sénéfie dolor et perte grant. » « Certes, dist Guenes, vos en serez dolant. » Lors prist le gant, ne va plus demorant.

Guenes fut mot corocous et irez, Et dist au roi: « Donez moi vos congiez. » Dist Karlle-meine : « À Dame-Deu soiez. » Guenes s’en torne quant fu apareilliez. Après lui vont de ses amis proisiez, De cels de France des mex enparentiez. De son seignor est chascuns mot irez : Tresc’à son tref ne s’est pas atargiez.

Guenes li cons à son tref est alez; Com mésager s’est mot ben conréez. Esperons d’or à en ses piez fermez, E ceint sa spée à son senestre lez, Et vest ses broine, sor destrier est montez, L'estrier li tint un ses amis privez : Ce fu ses oncles, Faviens fu nomez. Dient si home: « Sire car nos menez. » « Ce, respont Guenes, por nient en parlez. Par cel ségnor, qi Dex est anomez, Ge ne l’ feroie por quange vos avez;

18 Se sui ocis, vos l’orrez dire asez. En douce France, seignor quant vos irez, De moie part ma moillier saluez, Et Pinabel mon neveu n'’obliez, Et Bauduin mon fil ge vos savez ; Celui aidiez, et s’onor li gardez : Por la moie arme misses canter ferez. » Sa voie a pris, puis s’est achaminez. Tresc’a cel jor fu mult ben honorez, À cort de roi, et serviz et losez; Por cels estoit riches cons apelez. Plorent et crient chascuns de ses casez : « Guenelon sire, mar fustes engendrez! Qi vus envoie n’ert de nus amez. À cons Rollant, porqoi fus si ousez ? estes vos de si grant parentez. »

Guenes chevauehe, qi mot a fier corage, Enseanble o lui li Saraçin mésage. | Li Saraçins de joste lui s’en-trage.

Dist li Paiens : « Porcoi slez en pensage ? Vostre enperère est de mot grant barnage. Rome a conquise par son fier vasalage ; Puille et Calabre tient en son éritage, Constantinoble et Sansoigne la large ;

Ga devers nos porprandra de la marge. »

== 49 « Certes, dist Guenes, il vos fera daumage; Chier conpérez son estot vasalage: Jamais n’ert rois de si grant seignorage. »

Guenes chevauche, s’a son chief incliné, Une aigue trove, lo pont a trepasé: Granz quinze lieues a fort esperoné. Aucuns mesages n’a li cons aparlé, Fors Blanzardin, qi à lui s'est josté.

Dist li Paiens: « Gehis moi ton pensé ? Par Mahomet ! Franzois sunt deffaé.

Li duc, li conte sunt de male fierté,

Qe li roi ont si fait conseil doné. »

« Certe, dist Guenes, onqges ne fu pensé. Ce fait Roilant, cui Dex doinst mal dahé! Li enperère estoit enmi un pré,

Desoz un pin menuement ramé, Environ lui grant part de son barné ; Vint i Rollant, son auberc endosé. Conquis avoit, par sa grant poesté, Estranges terres et de lonc et de lé,

Et Carcasone, une borne cité :

‘Tint une pome par grant nobélité :

Dist à son oncle son cuer et son pensé. De toz roiames devez être cassé,

E tuit vos rois seront déshérité,

90 Et les corones lor toldra de son gré. Mot par nus a travaillié et pené ; Moi sor toz autres a malement grevé : En cest mésage sui-je par lui torné. S'il est qi croire voille ma volunté, Ainz qe l’an past en serons délivré. »

Dist li Paiens : « Cruel hqn est Rollant, Qi tant bon roi velt faire recréant, E tante terre soz son oncle apendant. E par qel gent esploit-il issi tant? » Guenes li cons li respont en riant : « Par les Franzois, qi proz sunt et vaillant ; Ne lor sert mie de noiïent prometant, Argent et or, dont sunt riche manant. Li enperère fait tot le ses comant. A Saragoze fera meint cuer dolant ; Permi Espeigne s’en ira conquirant, Ne finera de-ci q'en Baligant. » Dist li Paiens: « Q’alez ici disant ? Ja n’en garrez nes in Inde la grant! »

Li Sarazins esgarde Guenellon. Cors ot ben fait et clère la fazon, Lo neis ot beaus et chiere de baron, Sorcil ot grant et regart de félon.

_— 9 Li cors li tranble aval jusc’al talon ; Isnelement li a trait un sermon.

L

« Sire, dist-il, entendez ma raison.

Vos volez prendre de Rollant vengéson?

Par Mahomet! s’en faites traison,

Mot est cortois li rois Marsilior,

Tote sa terre vos metra abandon;

De son avoir aurez grant partison,

Or et argent, pailles et ciglaton,

Muls et chevaus, chamels, ors et lion. »

Guenes l’entent, si baissa lo menton.

D'une grant piece ne dist ni o ni non. Tant ont parlé Guenes et Blançardins,

Qe l’un à l’autre la sué foi plevis,

Q'il en quesrunt qe Rollant soit ocis,

Ses grant orguels abaïssez et maumis.

Tant ont esté par mons et par larris,

Q'à Saragoze sunt venu au tierz dis;

Des blanches mules se sunt à terre mis

À un péron, qi fu de marbre bis.

Un faudestue d'or fin i ot asis: :

La sist li rois, qi d'Espaigne ert baillis.

Entor lui ot plus de mil Arabis.

Nus n'i parole, ne nus n’i ert bais,

Qi del mésage ne soient entrepris.

22 Blanzardin vint devant Marsilion, "Mot fiérement comença sa raison : « Beaus sire rois, saus soiez de Mahon, E d’Apolin, de cui la loi tenon! Vostre mésage fu bien fait à Charllon. Ca vus envoie ung suen noble baron, Bien est de France, mult par est riches hon : Par lui saurez, si aurez pais o non. » Respont Marsille : « Donc die et nos l’orom. »

Guenes li cons a le roi saluez, Puis li a dist: « Ma raison entendez. Qe Jhésu-Crist, qi en croiz fu penez, El el sépucre cochez et repousez, Et au tierz jor de mort résuscitez, Garise Charlle, le fort roi coronez, Et si confunde tost vostre parentez, Se ne créez mes dis ge vos ôsrez, Et les escriz qe je ai aportez. Charlles vos mande, gardez ne trépasez, Qc ne soiez baticez et lavez ; x Jontes vos meins soiez ses comandez. Demie Espeigne o vos en retenez ; Del autre part sera Rollant chasez : Mout vertuos parzoner i aurez. Se ceste acorde otrier ne volez,

93

À Saragoze vendra o ses barnez.

est li sieges et pleviz et jurez. Pris et liez serez par poestez,

Des-ci q'à Ais come chaitis menez ; La morerez à honte et à viltez :

Par jugement serez tot desmenbrez. » Marsille l’oit, par poi n'est forsenez. Tel duel en ot, tot en est tressuez, E ses viaires teinz et descolorez.

Dou faudestue saut jus tot aïrez, Par maltalant fu Guenes tsgardez,

E tint un dart, qi fu d’or enpanez, l’en férist, s’il n’en fust destornez.

Guenes li cons mist la mein à l’espée; L'une moitié l’a dou foire getée, Après li dist: « Belle es, et ben létrée ; Par meint païs je t'ai mot lonc portée : Ne dira l’on en France la loée, Qe seus i moire en estrange contrée. » Paien li dient une raison menbrée : « Guenellon sire, laissez vostre meslée, Car seus i estes, si seroit tost finée ; Por ce volons q'ele soit apasée. »

Marsilions fu mult maltalentis ;

24 Tant fu blasmé de ses meillors amis, Qe cil si est sul faudestue asis. Dist Laugalie : « Mal nus avez bailis, Qe cist Franzois avez ici laidis; Bien déust estre escoutez et oïs. » Et respont Guenes: « Ne sui si estormis; Car par celui, qi en la crois fu mis, Je ne lairoïe por home qi soit vis, Si come Charlles, li rois de Seint-Donis, Mande par moi ses mortex enemis, Que ne |’ lor die, s’en devroie estre ocis. » Afublé ot un petit mantel gris; En Alexandre en fu li dras faitis : Mist le arère, si l’ reçut Blanzardins. Guenes remest en un bliaut de pris; Ainc de s’espée ne fu li pons guerpis. Dient Paien: « Cist cons est mult ardis. »

Guenellons s’est vers le roi aprosmez, En aut li dist: « A tort vos corocez ; Se duel avez, por vos soul le taissez. Cist brief vos ést de Charlon envoiez; Fetes lo lire, tot est apareilliez. » En la mein destre l'a al Paien fichez.

Marsille sot des ars bien la maistrie ;

| 25 Escoler fu en la loi paëénie : Le brief desploie, s’a la letre coissie : Plore des oil, trait sa barbe florie, En piez drece, à aute voiz s’escrie : « Oez, seignor, con mortel estoutie, De Charlle-Meine, qi France a en bailie, Or li est mot sa grant ire estormie : C'est por Basin et son frère Basie, Dont pris les chief es prez soz mont oïe. » N'i a Paien qi en jot, ni en rie.

Iloc avoit un noble pugnaor, De aut parage, fis à un amanzor; Mot richement parla à son seignor : « Beaus sires rois ici n’aiez poor, Mais estez vos à force et à vigor. Ocis en iert meint gentil pugnaor; D'ambedeus parz i aura grant dolor. »

Marsilions fu mout sajes des lois. Vit la raison qi n’est mie à son chois: Dist au Paien: « Par foi cist maus est grois; AI los de vos ert tenuz mes consois. » Soz une olive s’en va séoir li rois, Desor un paille qi fu blans come nois, E Laugalie ses oncle li cortois,

O1

26 Et Fauseron, ses frère Delimois, Et Gifeus, ses fix de grant poois, :E Valebron et Branz de Morois, Et Cliboïs et Clarins li bauclois, Et Blançardin li fin Saraçinoïs. « Ce, dist Marsille, apelez le Franzoiïs. » Li Sarazins acort à grant espois, Guenellon prist par la mein et le dois, Puis li a dit: « À Marsille venrois. » Li cons i va, li consaus fu estrois ; Humai comence la traïson entr’ois.

« Ce, dist Marsille, Guene ne vos poist mie, Vers vos ai fait auques de lèzerie, Quant de férir vos mostrai estoutie. Ces peax de martre vos doins por âämendie ; Cent livres vaut li orles sanz falie, Hui primes est l’ovre faite et fénie. » Au col le conte les pent, qi le otrie.

Dist li Paiens: « Mot en sui merveillanz De Charlle-maine, qi est chenuz et blanz ; Men esciant, pasé a bien cent anz.

Par tantes terres est alé conquérant, Tant gentix rois a fait les cuer dolanz; Diex ! n’ert-il d’ostoier recréanz? »

97 « Non, respont Guenées, tant com vivra Rollant - Meudre de lui n’est en cheval montanz : Et Olivers q'est mult proz et vaillanz, Li doce pers dont Charlles est puissanz. L’angarde font à vint mil conbatant.

-Qi poroit faire lor orguel d'est si granz Fust abatuz, j'en seroie aidanz,

Et Charlle-mene en seroit mot dolanz; Perdu aroit lo dester de ses ganz: Jamais nul jorn n’en seroit guéroïanz. »

« Beau sire Guene, dist Marsille li rois, Ge ai tel jent, plus belle ne vesrois; Bien plus conbatre au Roï et as Franzoiïs. » « Ce, respont Guenes; non mie à ceste fois. Se vos jostez as crestianes lois, Men esciant, vostre en ert li sordois, Créez mon los, si ferez qe cortois; L'enpéraor ferez ster à son cois. Por vint ostages qe li envoierois, S'en-ira Charlles en France, ce est voirs; S'enménera l’orguel et lo bofois. »

« Bau sire cons, se Dex vos bénéie, Comfaitement perdra Rollant la vie? » « Sire, dist Guenes, ne lairai ne l’ vos die,

| 28 Li enperère, qi France a en bailie, Às pors de Cipre ert o sa baronie ; Sa réegarde ert aprés lui bastie, Ses nies Rollant, en cui il mot se fie, Et Olivers à la chiere ardie. Vint mil Franzois auront en conpaignie ; Et vos aiez vostre grant ost banie. Lor i métrez à bataille establie ; La gent de France sera mort et fénie. Ne l’ di por ce, ce sera grant folie ; Tant est Rollant pleins de chivalerie, De vostre gent iert grant la desconfie : Autre bataille lor envoiez hastie. De qels qi soit n’estordra Rollant mie; Jamais por lui n'aurez broïne vestie, Adonc aurez vostre guesre fénie. » « Ce, dist Marsille, Dex me soit en aïe.

Marsille fait porter un libre avant Soz une olive, sor l’erbe verdoiant, Sor un escu de fin or reluisant.

La lois Mahon i fu et Trivigant,

Et de cil Deu q'aorent li Persant. Iloc jura li Paien mescréant,

Se Rollant trove réregarde faisant, Si com il dit, de mort n'ara garant

90

« E respont Guenes, tenez me covenant ; Li doce per n'i seront remanant. » Quant l’ot Marsille al col le va baïsant, Puis le trésor demande isnellemant.

Atant-ez-vos li Paien Valebron ; En tote Espeigne n’en ot un plus félon : Cil adoba lo roi Marsikion, Et li caucha son primier esperon. Des q'as oreilles li batent li grenon. Sire est en mer de quatre cent dromon; N’i a gallie qi soit se per lui non. Jérusalem prist-il par traïson, Si viola lo tenple Salemon, Le patriarche oncist sanz raenson ; Gil s'acointa, si dist à Guenellon: « Tenez m’espée, si bone ne vit hon. Entre le heut et le pon q'est en-son, De l’or d’'Espégne vaut dis mille mangon ; Par amistié vos en faiz ci le don. Se m'’ait Dex, de Rollant le baron, En Roncivaus, quant nos le troveron, Desoz ma lorle vos afieron ; Se je n’i mur, qe nus le ociron. » Puis li baisa la boche et le menton.

D’autre-part fu uns Paiens Clibois,

2.30 Clers et rians et de joie rogis, Et dist à Guenes: « Vos estes mi amis. Tenez mon eume, qi est à or floris; Ainc n'ot si buen en trestot cest païs: El nasel a un scarboncle assis ; Por cel vos doins, qe il est de grand pris. Si m’aiderez de Rollant le marchis, Coment il soit engonbrez et oncis, Ses grant orgueus abaissez et maumis. »

« Et, respont Guenes, bien ert ce vos plevis.

Il s’entrabaisent li uns l’autre ou vis.

Atant i vint Braimonde sa mollier : « Guenellon, sire, je vos ai forment chier, Si à mes sire, et tuit si chevalier. Deus nosches ai, qi mot sunt à prisier, De moie part donez vostre mollier ; Pieres i a de précious mestier, Qi valent mex de mil livres d’ormier. Vostre enperère, l’orgoillos et lo fier, N'ot ainc si bones com je vos vel doner. Jamais n’ert jor ne me doiez amer. » Guenes respont : « Por noïent m'en prier. » E Branz de More ne se vost atargier. A Guenellon se voudra acointier; 11 li dona un mervellos destrier.

»

51 Atant-ez-vos Vandrins li trésorez.

« Sire, dist-il, tot est apareillez ; Trente somers d’or et d'argent cargez, E vint ostages, qi ci sunt amenez. » Li rois Marsille se dréce en son estez, Guenellon tint, si l’a mout esgardez : « Biau sire Guene devers moi entendez. De Saragoce les cles enporterez, Trente somers d’or et d'argent trossez ; À vostre part les dis en retendrez. Cil vint ostages, qe vos ici véez, De moie part donez vostre avoez ; Et cest anel, à cristal noélé, Par amistié vos soit-il délivrez. Jamais n’ert jor en trestot vostre aez, Qe moi n’aiez à vostre voluntez. La réregarde gardez qe n’obliez ; Fiez la moi sor Rollant l’adurez. Sire, dist Guenes, de ce ne vos dotez. » El destrier monte, si s’est acheminez.

Li enperère, qi Franc doit justisier, Se part de Cordes o tot si chevalier; Droit à Valterne se prist à répairier. Rollant lot prise, s’en fist les murs croisier ; Puis fu set anz aconpli et entier,

Un ce Q'el fu gasté par lo grant destorbier. Illoc esta Charlle-Meine vis fier, Por Guenellon dont a fait mésagier. Il velt savoir se li voudra noncier, S’il aura pes, o devra guerroier. Au matinet, quant il dut esclarier, Vint as herberges Guenes sor son destrier.

Li solauz luist, si fu et bel et cler. Messe et maïitines ot fait li rois canter. Devant son trief se sist por déporter; Rollant i fu, et Oliver li ber,

Naymes li dus, qui mot fist à loer, Et tant des autres, qe nus ne l pot esmer. Guenes i vint, qe Dex puist mal doner! Par grant voisdie il comence à parler: « Beau sire rois, cil Dex vos puist sauver Qi fist lo ciel et la terre et la mer! De Saragoce vos puis les cles mostrer. Mot grant avoir vos en faz aporter, Et vint ostages, qi mult sunt à priser. Marsilles mande, et si vos velt prier, De vos tenra la terre à governer, Servira vos tant com pora durer, Venra en France o lui mil bazaler, Toz de grant pris, por lor armes porter;

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33 Par vo comant en Speigne retorner. » « Et respont Karlle, Deu en vel mercier; Bien l’avez fait, mot vos en doi amer. » Par tote l’ost fait les grailles soner. Franzois deslongent, lor somier font trosier.

Li enperère a Espeigne gastée, Les castiax fraiz, meinte cité brosée. « Ce, dist li rois, ceste guesre est finée. » Vers douce France a sa grant ost tornée.

Va s’en li jors, si revint la vesprée, François herbergent aval par la contrée, Mot près des porz, en une grant valée, Ou Sarazin atendent la jornée.

À Dex de gloire, com male destinée, Quant ne le sevent nostre gent honorée!

Va s’en li jors, si vient la nuiz série. Et Karlle-Meine, à la barbe florie, Dort en son trez à masnée eschérie, Sonja un songe, qi grand duel sénéfie. Q'il ert as porz o sa grant ost banie, Tenoit sa lance, dont li fers reflanbie ; Guenes li cons l’avoit sor lui saisie : Par tel vertu l’a crolée et brandie,

Q'entre ses poinz li est fraite et brisie.

Va s’en la nuiz, li jor est aparanz, Les oseus levent, si comencent lor canz. Monte li rois et ses bernages granz. Mil grailes sonent par merveilloz sanblanz. Li enperère s’en lapele ses janz : « Seignor, dist-il, entendez mes comanz. Vez les destroiz merveillos et pesanz ; Car jugez ore qi sera remananz, À réregarde, de-ci c’as porz pasanz? » « Sire, dist Guenes, il la fera Rollanz; N'i a baron qi tant soit redotanz. » Li rois l’entent, si fu grainz et dolanz. « Qi m'ira donc mes angardes faisanz? » « Sire, dist Guenes, Ogier li conbatanz ; N'i a vassal qi plus i soit vaillant. »

Quant Rollant ct Guëne si dérasnier, La réregarde desor lui si jugier, Respondu a, à loi de chevalier : « Sire parastre, mot vus doi avoir chier. La réregarde doi-je bien otricr ; : N’i perdra Karlles, qi vaille un soul diner, Ne mul ne mule c’on puisse chevachier, Qe à l'espée ne l’ convegne à paie». »

Gnenes respont: « Bien i poez aidier. »

Devant lo roi vint dus Neymes esrar « Droiz enperère, par lo mien esciant Asez oez qe Guenes va disant ; La réregarde a mise sor Rollant. Bien conoiïsez qel est son fier talant ; N'i a Franzois sor lui ne soit alant: Donez li l'arc, n’i alez plus tarjant, Mais comandez q'il ait ajue grant. » Li rois li done irez et corozant ; Li cons le prent dou cuer liez et joiant.

Li enperëre ot mout le cuer iré. Il se dreza amont en son esté, Rollant apele, et dist li son pensé : « Bau sire nies entendez moi por Dé. Dire vus vel, se l’ sachiez de verté, La réregarde faites de met bon gré. De mon bernage tot le mex alosé Tenrez o vos, sin serez plus doté. » Respont Rollant: « ne sera pensé, Mex viel morir qe face tel vilté. Mil chevalier me remanront armé, Ségur de cucr et vasal aduré. Pasez les porz à droite séurté;

par cop d’arme ne sera entanpnez.

Ceint Durandart, dont li poins fu dorez;

A son col pent son fort escuz boclez; Hauste ot mult fort, li fers fu acérez ; Ses confenons fu blanc à or listez :

Sor Vélantif son cheval est montez. Bien scenbla prince de bataille adurez, Qi de ses armes fu forment redotez.

A aute voiz s’est li cons escriez :

« Or vérais-je qi sera mes privez? » Dient Franzois, de cui il est amez,

« Par nos serez secorus et gardez. »

Li cons Rollanz fu orgoillos et fiers. Joste lui fu ses conpeing Olivers ; Vint i Gerins, si est venuz Gelers, Otes li quns et li dus Berengers, Et si fu Hugues, qe li rois ot tant chiers; Si est venuz li Gascons Engelers; Estoz de Lengres est tot venuz primiers, Et l’arcivesqe, qi est proz et ligers.

0 —= Mar douterez home de mère né. » | Desor un mont s’est Rollant adobez. | Vest son oberc, qi fu à or safrez; _E lace l'eume, qi si fu dur tenprez,

Les AT is De lui secorre est illor grant mestier : Entr’als sunt bien li mile chevalier.

Parmi les porz prist li rois à paser; L’angarde fait li dus Ogier li ber. Del autre part, n’estuet-il rien douter, Remest Rollant, qi mult fait à loer, Et Olivers, et tot li doce per; De cels de France i sunt mil chevaler : Bataille auront, Dex les puist délivrer! Guenes lo set, qe Dex puist mal doner! N'a tant de cuer, qe ne s’en puet celer.

Haut sunt li pui et li val ténébror. Franzois passerent le jor à grant tristor. Quant il aprochent vers la terre major, Virent Gascoigne, la terre lor seignor, Remenbre lor des fiez et des onor,

De lor enfanz , et des gentis uxor; N'i a celui qi de pité ne plor.

As porz d’Espeigne s’en est entré Rollant Sor Vélantif, son bon cheval corant. Cors à gaillart, lo vis cler et riant; Porte ses armes, mult li sunt avenant. Contre lo ciel vait mout bien torniant

2e 58 = Son fort espiez, o le confenon blanc ;

Les langues d’or li sunt as poinz batant

Vers Sarazins fu fiers et redotant, Et vers Franzois fu doux et souploiant. Si conpeignon aprés li vont siguant.

4

CANT SECOND.

LA

Marsille mande des Sarazins la flor, Contes, viscontes et dus et almansor. Plus de cent mil en ascenbla le jor. En Saregoze fait soner graille et cor, - Et Mahomet lever sus en auzor.

Li nies Marsille li est venu devant, Sor une mule, d’un bastoncel tochant. Son oncle apelle par mout bel contenant : « Beaus sire rois, je vos ai servi tant ; S'en ai sofert grant peines et tormant : Un don vos qier, c’est le cor de Rollant. Se Mahomet me velt estre garant, Je l’ocirai à mon espi tranchant ; J'aqiterai d’Espègne une part grant. Dés les porz d’Aspre de-ci q'en Durestant,

"in = La suirai Karlle ; Franc érent recréant. » Li rois Marsille l’en a doné son gant.

Li nies Marsille tint lo gant en son pon. Dist à son oncle par mout fière raison : « Beau sire rois, mout m'avez fait gent don. Or m'eslisez onze de vos baron ; Si conbatrai as doçe conpeignon. » « Tot primereins, respondi Fauseron. » Cil estoit frère au roi Marsilion, Et tint la terre Dathan et Abiron : « Beau sire nies, je et vus i iron ; Ceste bataille voirement la feron. ‘La réregarde de la grant ost Charllon Sera par nos mise à destrucion. »

Un amoraive i ot de Balaguer,

Gent a le cors et le vis bel et cler. Quant il se voit sor son chival corsier, Mot se fait fier de ses armes porter.

De vasalage fuit mot bien à loer;

Fust Cristiens, mout fust à redouter. Devant Marsille se prent à escrier :

« En Rencivals vendrai mon cors guier. Se truis Rollant, vis non puet escaper, Et Olivers et tot li doçe per;

hi Franzois morunt, bien vos puis afer. Encor aurons d’Espeigne le reigner. » Li rois Marsille l’en prist à mercier.

Torgins i vint, li proz et li senez. De Tortolose estoit rois coronez, Et dist au roi: « Or sire m’entendez. Mielz valt Mahon qe Seint Pieres assez ; Servez le bien, l’onor dou camp aurez. En Roncivals irai, et mis barnez, Doze mil homes, qe vos ici véez. Véci ma spée, qi est trenchant assez ; Vers Durendal est li chaples levez. Qi mielz fera assez dire l’orez. »

D’autre-part est Cornuble de Nigrie. Jusc’à la terre li chevels li ventrie. Li bon chamel gisent eu sa contrie; Pluie n’i chiet, ni erbe n’i vergie. « Ce, dist Cornuble, mon espée ai ceintie. En Roncivals irait prendre ma vie ; Se truis Rollant, il i perdra la vie. »

Rois Corsablis i vint de l’autre part. Barbarins est, et de mult males art; Per tot ses Dex ne velt estre coart. Atant-ez-vos Malprimes de Brigart. L*

42 Plus vait à piez qe ne vole palart. Cil a parlé à loi de fol musart : « En Roncisvals metrai mon estendart ; Se truis Rollant ne laserai ne |” mar; Je l’ocirai à mon trenchant fausart. Des doze per i ferai grant essart. »

Un aumanzor i ot de Babureigne. N'ot plus hardi en la terre d’Espeigne. « Ce, dist au roi, unques n’aiez reseigne. En Roncivals guierai ma conpegne, Vint mile homes, ou escu ou enseigne. Se truis Rollant, de mort li faz estregne ; François moront, s'en: ert la France bregne ; Jamais n’ert jor qe Karlle ne s’en plegne. »

Atant-ez-vos li Paiens Estormis. De Valterne est sires et poestié ; Sarazins ert riches et de grant pris. Devant Marsille s’estoit à bandon mis. E dist au roi: « Soiez sire esbaudis. En Roncisvals condurai mes amis. Se truis Rollant, de mort puet estre fis. Li doze per i seront tuit ocis, ._ François moront, désert iert le païs. »

Corant i vint Margaric de Sébie. .

13 N'i a Paien de tel chivalarie. Por sa bauté dames li sunt amie : Feme ne l” voit li els ne li clarie: Ou velle o non, talant a q’ele rie. En la grant presse sor les autres s’escrie: . « En Ronchivaus Rollant vuel qe l’ocie ; Ne Olivers n’enportera la vie. Li doçe per n’en escanperont mie. Véez m'espée, qi d’or est enhaltie, Je vos plevis, q'en lor sanc iert bagnie. »

D'autre-part est uns Paiens Estorgant, Et ses conpeing, qi oit nom Estramant. « Ce, dist Marsille, seignor venez avant. En Roncivals irez as pors passant ; Si aiderez à condure ma jant. » Et cil respondent : « Sire à vostre comant. Nos asairons Olivers et Rollant. Li doçe per n’auront de mort garant ; Car nos espées bones sunt et tranchant : Nos les ferons vermelles de lor sanc. Terre major vos m’etrons en presant ; L'enpéraor vos rendrons recréant. »

Paien s’adobent d’aubers saragocis ; Tot li plusor en sunt doble treslis.

hly Lacent les eumes mot bons et costantis ; Ceignent espées del acer vianis. Escuz ont genz, espiez valentonis, Confenons blans, et blos, et verdois. Laissent les muls et toz les palefris, Es destriers montent, si chevachent estris. Cler est li jor, li solauz esclaris. N'ot garniment qi ne soit resplendis. Sonent mil graille par merveillos esfris. Granz fu la noisse, si l’oïrent Francis. , Dist Olivers: « Conpeing Rollant oiïs. Bataille arons ce croi de Saracis. » Respont Rollant: « Dex nos en soit aidis. »

Oliver monte desor [un pui altor, Garde sor destre parmi un val erbor, E voit venir cele gent paienor. Sin apela Rollant son conpagnor : « Devers Espegne voi venir tel bondor, Desoz Paiens tant destrier coréor; . Icil feront as Cristiens dolor : | Guenes l’a fait, je | tieng à traitor, Qi nos juja devant l’enpéraor. » Rollant respont, si li dit por amor: « Tais Oliver, por Deu le créator, Mon parastre est, ne voil ch’ait désenor. »

145

Olivers est desor un pui montez. Bien esgarda d'Espeigne le regnez; Vit Saraçins, qi tant sunt ascenblez. Luisent cil' eume, qi sunt à or gémez, Et cil escu et cil auberc safrez, Et cil espiez , cil gonfanon fermez. Grant desroi meinent cil destrier sojornez ; Cil des eschiles n'en seront pas nombrez: Tant en i a, tot en est abosmez. Plus tost q'il poist dou pui est avalez, Vint as François, devant toz l’a contez.

Dist Olivers : « Or ai Paiens véuz ; Onges enscenble Cristiens n’en vit pluz. Cil deyant sunt cent milié o escuz. Eumes ont clers et blans osberc vestuz, Droites les astes ou bons espiez moluz; Bataile aurons, onges mas tel ne fuz. Seignor François, de Deo aiez vertuz ; El canp estez, qe non soiez vancuz. » | Et cil respondent : « Ne soiez esperduz; por morir ne vos i faudra nuz. »

Dist Olivers: « Paien ont grant esfor. De nos François me scenble pouc avor. Conpeing Rollant ; car sonez vostre cor;

sn

Quant l’ora Charlles retornera alor. »

« Ne place Deu, respont Rollant li for, Qe por Paiens soit soné li cor ;

En douce France en perdroie m’onor. Aïnz i ferai grans cous de Durendor: Sanglanz en ert li brans de-ci c’à l’or. Félon Paien mar montérent as por ;

Ge vos plevis, toz sunt jugé à mort. »

Dist Olivers, li proz et li senez : « Sire conpeing, envers moi entendez. Meintes fois fui asaiez et provez; De couardise ne fui onqes retez. Vostre olifant, se il estoit sonez, Charlles l’orroit, li rois encoronez ; Secorroit nos par vives poestez. » Respont Rollant: « Ce seroit foletez; Mex vel morir, qe face tex viltez. »

Dist Olivers: « N’en doit avoir ontage. Je ai véu d'Espeigne le bernage ; Covert er sunt li mont et li herbage, E li lariz environ li boscage. Si m'est avis, segont lo mien pensage, . * Fust i li rois, n’i eussiens daumage ; El cor soner n’est mie grant outrage. »

47

Respont Rollant : « Ne me vient en corage; Asez vel mex devancier mon aage,

Qe por moi France ait négun réprovage, Ne réprover i puist à mon lignage. »

Dist Olivers, li gentix et li ber: « Sire conpeing, plaist-il vos escouter? . Sus en l’angarde vos convent à monter, Por les grans oz Marsilion mirer. Par cel seignor, qi tot a à sauver, Lo bruel des lances ne puet nus hon esmer! Et je ferai nos François ajoster, Et cez batailles rengier et ordener. » Respont Rollant: « Nel qier à refuser. »

Li cons Rollant fu en l’angarde enson, Et vit aval meint Saracin félon. Grant quatre lieues, qe de fi lo set on, Orent porpris entor et environ ; Et primer chief le roi Marsilion : Bien le conuit, Rollant li nies Charllon, As garniment q'il ot et au dragon. À une lieue érent li gloton, Quant li nies Charlle comensa s’orison. « Dex, dist li cons, par ton santisme nom, Qi en la Virge préis anocion,

PE ee Et ton seint cors livras à passion, Por péchéors venir à raenson ; Seint Daniel délivras dou lion, Et Seint Jonas dou ventre dou peson; Seinte-Susane garis de faus teston ; Pierre l’apostre passas el pré neiron, Et convertis Seint Pol son conpeignon ; De mort à vie suscitas Lazaron ; La Maudelene féis-tu lo pardon, Quant à tes pies se coucha à bandon, Merci reqist par bone entencion ; Et ses péchiéz perdonas as lairon, Quant te pendirent li culvert Geu félon. Si voirement, com nus ben le créon, Vengier me laisse dou conte Guenellon ; Vendus nos a par male traïson, »

Li cons Rollant a s’orison finée. Vers douce France a la reisne tornée, Et vit François, qi s’arment par la prée; Vint mile furent à l’enseigne dorée. L'aigue dou cuer li est es els montée; Aval la face li est clère colée. « Franc, dist Rollant, bone gent honorée, Sor totes autres crémue et redotée, Com vos voi hui de seignor esgarée !

Veadu i somes par male destinée.

La traïson ne puet estre celée,

Mult chiérement sera guesredonée. Bataille en iert plénière et adurée : Jamais par home ne fu tex esgardée. Se plaist Jhésu, qi l'ame m’a donée, Ainz q'ele soit de mon cors désevrée, [ferai tant de Durandal ma spée, De-ci c’au poing sera ensanglentée ; Après ma mort en ert France doutée. »

Li cons Rollant desçent dou pui aval, Enmi la presse des François prent estal. « Baron, dist-il, n’en partirons paral. Or vos semon del doloros jornal, Dou roi Marsille, nostre anemi mortal. Bien i férez à la guise françal ; As cops doner soiez tot paringal, Q'aprés nos mort n’en soit dit negun mal. En la grant presse m'’orez crier roial, L’enseigne Karlle, mon seignor natural. »

Au pié d’un mont, par desoz un lorier, La s’est armez li cortois Olivier. En son dos vest un blanc auberc dopler,

Fort et espés, et serré et entier ; 5

00 Quarals ne lance n’en puet maille fauser. En son chief lace un vert eume d’acer, Et ceint l’espée Dan Girart lo guerrer; Desoz Viene, en un vergier plenier, En un estor et mervellos et fier, Rollant le conte en fist agenoiller. Prist un escu fort et grant et légier ; El front desus ot trois bandes d’ormer : * La guiche en fu d’un vermeil paile cher. Enseigne ot large en l’haste de pomer. On li amene son corante destrier ; Et il i monte, n’ot soing de donoier: Trestoz le fait desoz lui arcoier. Outre s’en passe le trait à un archier, Turpin incline, son chief li fait seigner.

Lez une roche, s0Z l'ombre d’un sapin, Adobent Franc l'arcivesqe Turpin. En dos li vestent un oberc doplentin. En chief li lacent un elme peitevin. Lors ceint l’espée, dont li poins fu d’or fin; À son col pent un escu bauvesin. On li a treit un destrier morentin ; Turpins i monte à loi de palaçin: Desoz son eume porte le chief enclin. Lez Oliver s’acoste le meschin.

= nl

En ces deus orent Paien mauvais voisin.

Estouz de Lengres est venu tot primier; _ Ârmes demande por son cors conraer.

Un blanc osberc li ont fait endoser.

Puis lace un eume, ou li ors reluist cler ; Une tapace ot fait devant fermer :

Et ceint l’espée, qi mout fait à amer. Devant lui fait son destrier amener. Estouz i monte à loi de chevalier,

L'escu au col lait lo cheval aler ;

Tresc’à Turpin ne se voust arester.

Apres celui adobérent Oton, Et adornèrent à guise de baron. En dos li vestent un osberc frémelon ; Par grant maistrie sunt ovré li giron, Batu à or entor et environ: Nus cops de lance, de dart, ne de penon, N'i forferra vaillissant un boton. Faiz fu ses eumes par grant division ; Une tapace i sist ou chief en-son. Puis eeint l’espée au senestre giron; * À son col pent un escu à lion; Haste ot de frasne et vermeil confenon. On li amène un auférant gascon ;

00 De plene terre est sailliz en l’arzon, Le destrier broze, il cort par tel randon, Plus vait mais tost, qe ne vole bouzon: Acostez s’est lez les autres baron.

Gerins s’adobe com hon de grant puisance. Il vest l’osberc sor la reconoisance, E lace l’eurme, ou ot mult grant fiance; E ceint l’espée à la guise de France; Porprent l’escu, et a saissi la lance ; El destrier monte, à force sanz dotance : Puis prie Deu, qi tot a en balance, Q'il li otroit, sanz nulle demorance, Férir i puisse, par s0e vigourance, Sor celle gent, qi en Deu n’ont créance; Atant s'en-torne , si a brandi sa lance, Acostez s’est dalez les pers de France.

Gelers l’entent, s’a la color muée ;

De mautalant a la car trésuée. Par grant fierté a la broine endosée ;

Lace son elme, si a ceinte l'espée ; À son col pent sa grant large listée ; EI destrier saut, s’a la lance cobrée, Puis laisse corre tot une randonée.

Lez un brolet menuement ramée,

PA «er Gelers s’ajouste à la gent honorée.

Des doce pers i ot set aprestez. Mult hautement s’est Rollant escriez : « Seignor baron, or tost si vus hastez ; Marsilions nos est prés, ce sachiez. » Dist Bérenzer : « Mes armes m'’aportez. » Et on si fait par vives poestez. Mult li fu tost ses hauberc endossez, E sus el chief ses vert eume fermez ; E ceint l’espée à son senestre lez. Bone est la lance, li fers fu acérez ; Li confanons fu par maistrie ovrez : Saisi l’escu, ou destrier est montez, Afichez s’est sor les estriers dorez, Croisa la mein, s’est un poi aclinez, Réclama Deu et les soies bontez : « Beau Sire Père, qi en crois fu penez, Merci de m’arme, quant li cors est finez. » Atant s’en-vait l’escu al col tornez ; Lez Oliver s’est li cons ajostez.

Ez-vus Gérart, un noble pugnéor; De Rochefort ot à garder l’onor. A lui armer encorent li plusor. Vest un osberc, nus hon n’en vit meillor.

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PE Un heume agu li laçent por amor; Une tapace i sist el son auzor : Puis ceint l’espée au senestre flancor, À son col pent un escu peint à flor. On li a trait un destrier coréor; Saisi l’espié, puis monte sanz demor, Trois foiz le point ; cil cort par tel vigor, . Soz ciel n’a beste, qi se tenist plain tor: Lez Oliver s’est tornez en cel jor.

Après Gérart s’arme Sanses ses druz, Forment se haste, qe mult est irascuz, E mult li poise, qe cols n’i a féruz.

I laza l’eume, qi à or fu batuz;

Et par maistrie fu ses vers branz fonduz. Bons fu l’espié ; vermeil fu ses escuz. Tost li fu traiz ses auférant crenuz.

De pléne terre est el destrier sailuz, Trois fois le hurte, si fait les saus menuz, Plus tost li cort, qe qarals destenduz : Apres François est les eslais venuz.

Graut fu li bruiz de la gent paganie. Dist Anséis: « Dame Seinte Marie, Vertu me done vers cele jent aïe. Guenes li cons, cui Dame Dex maudie!

55 == Nos a venduz par sa grant félonie. » Coche s’adenz, durement s’umilie, Puis saut en piez, s’a la broigne vestie, E lace l’eume, ou li ors reflambie ; Au flans senestre ceint la spée forbie ; À son col pent une targe florie. On li amène un destrier de Ongrie; Enz arsons saut, s’a la lance saisie, Il laisse corre tot une praérie. Vers Oliver son enseigne a brandie, Et si li dist: « Ne l’ lasarai-je mie. »

Hugues s'arma com hon de grant hair. Son bon auberc li aident à vestir Si home liege, et paiennent dou servir. Sor son chief font un vert eume asséir. Lors ceint l’espée, puis vait l’escu saissir ; Son cheval fait enseller et covrir, En arçon monte, onges n'i ot loisir : Ez-les vos doze, Dex les poisse garir ! Mais ne plot Deu, qi tot a à baiïlir. . Par grant dolor les convenra morir.

Li arcivesqe desçent enmi lo pré, Contre orient a son chief acliné; Estroitement a Jhésu réclamé:

« Dame Dex Pére, par la toie bonté, Qi en la croiz éus ton cors pené,

Si garis hui Rollant nostre avoé,

Et Karlle-meine, le fort roi coroné, Qe de nos cors n’i aions hui vilté. » Apres ces mos a son chival monté.

Li arcivesge, qi preus fu et ardis, Son cheval broche, si monte an un laris, . Franzois apele, gent sermon lor a dis: « Seignor baron, Karlle nos a nosris, Por nostre roi devons estre esbaudis ; Bataille aurons, si en soiez tos fis, | Car à vos els véez les énemis. Or soiez preu por Deu de paradis; Crestienté n’ait pas de nos mal dis. Tendez vos meins, si clamez Deu mercis; Garde chascun ses péchiez ait géhis: Quant vos aurai asous et bénéis, Cil qi morra, de Deu soit trés bien fis. » François descendent des destriers arabis. Dist l’arcivesqge : « De Deu vos bénéis. Por pénitence férez sor Saracis, Qi ce ne croient, qe Dex fust surrexis. »

François se lèvent, si se maitent sor piez;

NT Turpins de Reins de Deu les a seignez: Bien sunt asols, qite de lor péchiez, Et puis remontent, si se sunt afichez Sor les chevaus provez et asaiez, Et de bataille sunt tuit apareillez.

Li cons Rollant fu chevalier esliz. Dist à Gautiers : « N’i serez mescosiz ; Porprenez moi ces poiz et ces lariz : N'est droiz qe perde, li rois de Seint Doniz. » Respont Gautiers, qi proz est et hardiz : « Bien le doi faire, car je sui ses pleviz. » Lo destrier broce, a son espié brandiz, Enbuschés est soz son escu voutiz : À mil François s’est de Rollant partiz, Monta un tertre, un pui, et un lariz.

Prés sunt Paien lo trait à un archier. Li cons Rollant, o le corage fier, Roidist la jambe, si s’affiche as estrer, Desoz lui fait lo cheval arcoier,

Et si escrie : « Or à euls chevalier, »

A ces paroles font les grailles soner.

Qi oist adonc Monjoie réclamer,

Cors et bosines, et ces grailles soner,

À grant merveille le poist hon escouter.

== 60

La véist-on tante lance enpogner !

Tant espié fort branler et paumoier!

Les destriers brocent, mult les font tost aler, Sés vont férir sanz trestoz demorer.

Franc et Paiens orrez huimais mesler.

A la jouster fu la noïsse esbaudie. Li nies Marsille ne s’aséura mie. Tot primereins, devant sa conpegnie, Va demandant pris de chivalarie ; Mot fièrement à aute voiz s’escrie : « Félon François, Mahomet vus maudie! Mot est fel Guenes et plens de tricherie ; Traï vos a, tuit i perdrez la vie. » Rollant l’entent, li cuers li atenrie, Point Vélantif, des esperons l’aigrie, Brandist la lance, o l'enseigne balie, Fiert lo gloton sor la tarze florie. D'un chief en autre li a fraite et croisie, La soe broigne desrote et désartie ; Parmi le cors son fort espi li guie, Mort le trébuche, l’arme s’en est partie : Puis li a dit deus moz par .....". « Outre-cuivers, li cors Deu te honnie!

* Cortésie, manuscrit de Lyon.

= :50"— douce France n’iert mais par toi gastie. Férez François, Jhésus vos bénéie En l’onor Deu, le fil Sainte-Marie ; C'est primer cop sunt nostre Deu aïe. : »

Li Sarazin, qi ot nom Fauseron, Frère Marsille, si fu mot riches on; Quant son neveu vit gésir ou sablon, Ist de la presse, mist son cors à bandon, Vers Franzois broze par fiére aatison, Et s’escria clérement à aut ton:

« Hui perdra Karlles de son los grant perzon.

Olivers oit cele fole raison.

Lo destrier broze par fière contenzon,

Par tel vertu va férir lo gloton,

Escu ne broigne ne li fu garison :

EI cors li met le pan del confanon,

Mort le trestorne sanz autre raiezon.

Une ranpoigne li dist in ratranzon :

« De vos menaces ne m’est pas un boton. » Puis escria: « Monjoie la Karllon!

Férez François, car mult chier nos vendron. »

Corsablis fu un rois de grant haïr; De Barbarie doit la gent mantenir. Paiens apele, com posrez oir:

60 « Ceste bataille, poons nus bien sofrir ? De cels de France, poez mout pot véir; Cel qi i sunt, poez mult vils tenir. Huï est li jor, qe les convient morir. » Turpins l'entent, del sens cuida issir; Lo destrier broche, si fait l’espié brandir, . Par tel vertu va cel Païen férir, Escu ne broigne ne li pot garentir: Parmi le cors li fait l’espié croissir, Empoint lo bien, si le fait jus chair, Garde à la terre, vit lo gloton gésir, Dist tel parole, qi bien fait à oir: « Outre-cuvert, trop savez bien mentir. Nos bons François n’ont cure de fuir, Vos conpeignons feront les cuer partir; Novele mort lor convient assentir. Baron François, pensez dou bien férir; Ces primers cols sunt nostre Deu plasir. »

Estouz de Lengres fu plens de grant vertu. Mot ot lo cuer dolant et irascu, Quant voit les rens, qi si prez sunt venu: « Eh Guenes fel, cest plet nos as méu! » Dont laisse corre à plen fren estendu. Brandist la hanste dou roit espi molu,

O1 Fiert l’aumanzor devant sor son escu ; D'un chief en autre li a frait et fendu, L’osberc dou dos desmaillié et ronpu, Per mi le cors h met lo fer tot nu, Emi la place l’abat tot estendu.

Gelers fu proz, mot ot le cuer loial ; Brandist la hanste penon de cendal, Si vait férir Malprimes de Brigal;.

Ses forz escuz ne valt un don de sal: Trestot li fent la bocle de cristal, L’osberc li fause, le clamit mist à mal, Le cuer li perce, mort l’abat dou ceval; Diable en ont l’arme, s’en font grant baptestal. Gélers escrie: « Monjoie la roial!

Ferez François, tuit somes comunal, »

Dist Olivers: « Mot sunt Franc bon vasal. »

Anséis fist mult forment à loer, Le destrier broche, si le fait tost aler, Brandist la haste, va à Torgins joster ; De Tortolose se fasoit roi clamer : Sor son escu li va grant cop doner. Teinz ne blasons ne le puet contrester, Ne li osberc garantir ni tenser; Per mi lo piz fait fer et fust paser,

Mort le trébuche sanz braire et sanz crier. L’arme s’en-va en enfer osteler.

Otes fu proz et vasal mult valant, Lo destrier broche, mot le va semonant, Brandist la hauste del fort espi tranchant, Si vait férir le paien Estorgant Sor son escu, en la pene devant ; Teinz ne blazons ne li vast un besant : Tot li desront son osberc jacérant, El cors li mist l'enseigne flamboiant, Mori le trébuche de son cheval corant. Une parole li dist mult avenant : « Otre-quivert, n’en arez garant. »

Grant bruit deménent li baron chevalier, Et Sarazin, cui Dex doinst engonbrer ! « Ce, dist Gerins, or mi tieng por lainer, S’or ne m'eslais, ne me pris un dener. » Lo destrier broze des esperons d’ormer, Brandist la haste, dont bien trenche l’acer, Fiert l’amoraive sor l'escu de quarter ; Tout le porfent, ne li valt un dener : Son confanon li fait el cors baigner, Mort le trestorne par dalez un senter. L'arme lui enporte l’averser.

65 Ez Engeler, li Gascons de Bordelle,

Il point et broche lo destrier de chastelle, Brandist la lance à l'enseigne vermeille, Fiert Estramant sor la targe novelle; D'un chief en altre li fent et esquartelle, L’auberc li fause par desoz la mamelle, Li cuert li part, mort l’abat de la selle.

Bérengers fu corageus et hardiz, Brandist la hauste de son espiez moliz, Fiert le Paien, qi a nom Estormiz, Grant cop li done sor son escu voltiz, Tot l'en estroe lo teinz et la verniz; Fausé li a lo blanc hauberc tresliz : Son confenon li met per mi le piz, Mort le trébuche entre mil Arabiz.

Dist tel parole, dont tres bien fu oïz :

« Otre-qivert, de Deu soiez maudiz! » Des doce pers li dis en sunt ocis;

Ne mais qe deus n’en i a remes viz,

Ce est Cornubles et li rois Margariz.

En Margaric ot mot bon chevalier ; Bals fu et proz, et le cors ot légier : Le destrier broche des esperons d’ormier, Brandist la lance au fer tranchant d’acier,

"6% Sor son escu vint férir Olivier, Lonc le costé li fait le fer glacier ; Dex le gari, q'en char ne l’ pot tochier : Sa lance froisse, ne le pot jus gitier. Outre s’en passe, qe n’i ot enconbrier ; Sone son grasle por sa jent raliier.

La bataille est mult merveillose et dure. - Li cons Rollant, tant com l’aste li dure, Fiert les Paiens, mie ne s’aséure :

Puis trast l’espée, d’or est l’inoldéure : Fiert un Paien de mot grant estature, Ce est Cornuble, nez d’une terre dure, Tot le porfent tresq'en la forchéure,

Et lo cheval ; onques ni quist jointure: Tot abat mort sor l’erbe à la froidure, Une rapoine li dist à desmesure : |

« Otre-cuivers, de mauvaise stature! Dex, qi tot fist, te doinst mal aventure;

-

de bataille n’averas jamais cure. »

Rollanz fu proz et de mult fier corage; Cel jor mostra mot bien son vasalage. De Saraçins i fait mot grant daumage ; Qi l’atendist, ne fist mie qe sage, La teste i pert, n’i laissa autre gage:

| 65 Sanc et cervelle fait voler en l’erbage, Tot a sanglant son cors et son visage. Et Olivers, de férir ne se targe. Li doce per, qi sunt de haut parage, Et li François, ni auront hontage, Fierent et caplent desor la gent sauvage. Dist l’arcivesge: « Nostre gent est mot sage, Bien se défendent à cest estroit pasage; Car pléust Deu, qi fist oisel volage, Ci fust li rois, cui avons fait homage! »

Olivers fu cortois et afaitiez, E de bataille hardiz et enseigniez. Sa lance est fraite, mot en est corociez : Entre ses poins remest l’une moitiéz: Fiert Rabicant sort l’eume q'est vergiez, Fors de la teste li a les els sachiez, E la cervele li espant à ses piez. Apres oncist deus autres renoiez, C'est Estorcins, qi mal i fu vengiez, Et Liganors, uns vaslez sorquidiez ; Ses tronçons brise, se li est escliciez. Voit le Rollant, mot s’en est merveilliez : « Sire conpeing, estes vos enragiez, Qi de baston en estor vos aidiez !

Acer et fers 1 fust plus resoingniez : G*

_— 66 Oust Aute-clere, porqoi ne la traiez? » Dist Olivers: « N’en sui pas aaïsiez, Car de férir sui trop enbesogniez. » « Voir, dist Rollant, ce est diaus et pitiez. Ha Guene fel, com nus a engegniez! »

La bataille est pléniere et adurée ; D’ambedeus parz fu forment redotée. E Olivers a la teste enclinée, | Isnelement mist la mein à l’espée, Si va férir Justin de Val-fondée. Trenche li l’eume, la ventaille est fausée, Tot lo porfent, de-ci q'en la corée; Li brans cola sor la sele dorée, Au bon destrier a l’eschine coupée, Tot abat fort devant lui en la prée. Lors a s’espée au cons Rollant monstrée: « Sire conpeing, vez-ci ma bone espée, Qe vos m’aviez enz mi meins demandée. » Voit la Rollant, mervelle li agrée, À Olivers a dit raison menbrée : « Li enperère, de France la loée, Por itex cops, vos a s’amor donée. » De totes parz fu Monjoie escriée, Paien frémissent, l’ost est espoentée,. Arier se trait demie arbarestrée.

67

Li cons Gerins sist el cheval morel, Et ses conpaing Gelers fu mot isnel, Ambedui poignent le pendant d’un valcel, Si vont férir un Paien Tinodel, L’uns en l’escu, par delez le chantel ; L'autre en l’osberc, don d’or sunt li clavel : El cors li bégnent lor espiez à noel, Mort le trestornent très enmi le prael. Esprévaris i fu, li fiz Abel, Celui oncist Engelers de Bordel. Turpins de Reins gieta mort Singlorel L’enchantéor, qi per son grant rével, Fu en enfer por faire son avel; Par droite voie li conduist Jupitel.

En la bataille, sor la paiene Jant, Fiert i Rollant, par mot fer mautalant ; Et Olivers prove son hardimant.

Li arcivesqe plus de mil cols i rant.

Li doce per ne se targent noiant. Franzois i férent trestuit comunalmant ; Et si i perdent meint chevalier vaillant, Mais ne veront ne ami ne parant,

Ne Karlle-meine, qi as pors est passant. En France crut si doloros tormant,

Qi aparut de tonoire et devant.

68 Pluives et grailles desmesuréemant, E chéent foudre, et menu et sovant, E terre i est mote comunalmant. De Besançon jusq'as pors de Wissant, De Seint-Michiel jusq'as Rains ausimant, N'i a cité, dont li murs ne cravant. Dés le matin jusq'à soleil couchant, Jors ni solaus n’i vait clarté faisant ; Home n'i a, qi ne s’en espoant : Dient pluisor qe c’est défénimant, La fins dou siegle, qi lor vient en presant. Il ne le sevent » ni dient voir noiant. À Seint-Denis, cui Dex par-ame tant, La troverez, en istoire lisant, Ce est dolor por amor de Rollant.

La bataille est durement adurée. véist l’on tante broigne fausée, Tant espiez frait, tante teste coupée ! Tant destrier vont lor resne traïnée, Dont li vasal gisent mort par la prée! Fierent François de lor trenchant espée ; N'i a celui ne l’ait ensanglentée: Monjoie escrient, l'enseigne renomée. Paien s’enfuient aval de la valée, Franc les enchaucent par tote la contrée ;

69 Grant est li chaples de la gent desfaée.

Paiene gent, dolante et irascue, Devers Espaigne ont lor voie tenue. _Ceste bataille ont li Franzois vancue ; C’est la primiére, qi si lor est venue. Dex ! puis lor est si grant pène créue : En grant dolor en est France chéue.

Fiérent François par ruistes poestez ; Saraçins ont à martire livrez. | Des doçe pers n’en est uns escanpez, | Fors Margaric, li conpeignon provez. Se il s'enfuit, n’en doit estre blasmez; De qatre parz est enz el cors navrez, Sa lance est fraite, et ses escuz percez, Ses brans d’acer i est toz désertez,

Et ses osberc runpuz et desmaillez.

Envers Espaigne a ses cheval tornez,

Al roi Marsille a toz les faiz contez, Hastivement li est chéuz as piez : -

« Bons rois d'Espeigne esrament chevauchez ; Les Franc de France troverez énuiez,

De cols férir de nos cors martiriez, |

Toz les plusors troverez ensaingnez ;

Perdu i ont meint chevalier prisez,

70 Et de lor gent plus de l’une moitez : . Li remanans est mot afébliez, Bon sunt à vaincre, de verté le sachez, Légiérement aurez les nos vengez. »

Li rois estoit dans une grant .valée, O sa grant ost, qe il ot asanblée ; Par vint eschielles il l’avoit ordonnée. La véist Fon tante enseigne fermée, As fers des lances atachée et levée : Tant bon hauberc dont l'œuvre estoit saffrée ; Et tant bon elme, tante targe roée; Tant fort espi, tant selle dorée ; Tant en i a, qe ne puet estre esmée. Dex les confonde, qi fist ciel et rousée !

Marsilions fist forment à loer ; Dist as Paien : « Je vos doi bien amer. Li cons Rollant fait mot à redoter: Qi H velt vaincre, il s’en doit mot pener. Par deus batailles, se ne l” poons mater, Trois en ferai, se l’ volez créanter. Les dis eschelles iront as Frans joster, Les autres dis remanront por garder. Hui perdra Charlles l’orguel q'il selt mener; À grand dolor vesrez France torner. »

—. À Un confanon, q'il ot fait atorner, Dona Grandoine por les autres guier ; Et cil le prist, qi muit se velt pener, De nos François, honnir et vergonder.

Va s'en Grandoine, il et si conpeignon, Parmi le val, o fiére aatison. À trois clos d’or ferma son confenon. À vois escrie: « Car chivauchiez baron! » Mil graille sonent, mult en sunt cler li son. Dient Franzois: « Dex Père, qe feron ? Si mar véismes le conte Gaynelon! Vendu nos a par male traïson. » Li arcivesges a parlé par raison : « Li Home-Deu avez reçu le don, En paradis aurez bénécion ; Mais li cohart n’i aront pardon. » Respondent Franc comunal à un ton: « Deu ne place, qe cel péchié fazon, Dont nos son reigne perdons par retranson, » Qar por sa loi ésauchier conbaton Ensanble escrient : « Monjoie la Carllon

Quant François voient venir lor énemis ; Par la Deu grace, qi en la crois fu mis, Fu chascuns proz, corageus et hardis !

T2 Les destriers brozent, sunt les espiez brandis, . Hardiément ont Paiens envais. Grans cops lor donent sor lor escuz voltis, Desor les bocles les ont fraiz et malmis, Les blancs osberc runpuz et dessartis; Permi les cropes des destriers arabis, En ont set cent abätus ou larris. Mais d’une cose, soiez vus ben certis, C’al assambler ot tel noisse et tel cris, Desoz les piez est li monz retentis; Mot fu vasaus, qi n'i fu esbaïs | Li estor fu durement esbaudis. Comenciez est li dex et li estris, Sans grand domage ne sera départis; Ainz i morra mains chevaliers eslis. Tant enfant iert de lor père orfenis! Tante pocele, caste de lor amis! E tante dame, veve de lor maris!

Un Saraçin de Saragoce i a; À Guenelon icil s’aconpagna, | Quant à Marsille le message porta, Et li plevi, qe Rollant traïra, Par amisté la boche li baisa, | En guesredon un eume li dona; Sist el destrier, Barbemor l'apela ;

RL Su Mot bien lo broche, la resne li lascha, Fiert Engeler la o il l’encontra, Cel de Gascoigne , ge Karlles mult ama: L’escu li fent, et l’osberc li faussa, Per mi le cors son espié li guia, Plene la lance del destrier lo geta. | Morz est li quns, des siens un soul n'i a. Dient Franzois: « Dex qel dolor ci a! »

Li cons Rollant apela Oliver : « Sire conpeing, ci a grant destorber, Perdu avons le vaillant Engeler, Cel de Gascoigne, qe li rois ot si chier; Nos n’avienz nul meillor chevalier. » Dist Olivers: « Dex le me last vengier! » Lo destrier broche des esperons d’ormer, Tint Aute-Clere, sanglent en est l’acer ; Desor son eume, q'il fist à or verger, Fiert lo gloton, qe ne volt espargnier : Tot lo porfent, de-ci tant qu’au braier, Par mi le cors trenche le bon destrier, Tot abat mort, en un gaste sentier, Un en rocist, qi mot fist à prisier, C'est Rapadans, l’orgoillos et lo fier S'en prist la teste sanz autre recovrer. Set Arabis fait les arçcons voider ;

en, re

Ne sunt mais preu por estor comencer.

Devant les autres vint pongnant Valdebron, Sist el destrier, qi Marmoris ot nom, Tres bien le broche par fière aatisson ; Cil cort plus tost, c’ars ne gete bouzon : Sor son escu ala férir Sanson | Un duc de France, qi mult fu riches on, Escu ne broigne ne li fist garison : El cors li mist plein pié del confenon, Mort le trestorne sans nulle autre aquisson, A voiz escrie: « Toz i mosrez gloton! | Férez Paien, car très bien les vaintron. »

Rollanz esgarde, si voit Sanson morir, Lors a tel duel, dou sens cuida issir ; Vélantif broche, par merveillos air,

Tint Durandart, conges-ne volt guerpir : Desor son eume, q'il fist à or sartir,

Fiert lo gloton, ne l” volst jpas mescosir,

Si qe la teste li fist en deus partir,

E durement à la terre chaïr.

Dient Paien : « Cist fait mot à hahir! » Respont Rollant: « Ne vus puis chier tenir. » Monjoie escrie, por sa gent esbaudir :

« Ferez Franzois, Dex vos puist garantir! »

D'Aufrige i est uns Aufricans venuz,

Re

C’est Malqidanz, li fix al roi Malduz. Contre solel flamboie ses escuz ;

N'a garniment ne soit à or batuz:

Sor toz les autres est en l’estor véuz. Sist el destrier, qi ot nom Saus-perduz, +Broche lo bien des esperons aguz,

Fiert Anséis, par desor son escuz ; Contre l'acer ne pot durer li fuz :

Li osberc est fausez et desronpuz,

Li cuers dou ventre li est en deus fenduz, Plaine sa lance, dou destrier l’abat juz. Dient Franzois : « Baron tant mar i fuz; En tant estor as esté conéuz! »

Lu

Pongnant i vient li arcivesqe ber. Onges meudres ne pot mese chanter, Qi de son cors, féist tant à loer. Dist au Paien: « Dex te puist vergonder! Tel as oncis, qe t'estuet conparer ;

S'or ne le venge, mult m'en doit-on blasmer.

Lo destrier broche, mot le fait tost aler, E trait l’espée, tel coup li va doner,

Fer ni acer ne le pot arester,

Ne li hauberc garantir ni tenser ; Tresges arçons li fait le branc coler,

Mot le trébuche, sanz plus de demorer.

70

Ez-vos Grandoine brochant à esperon, De Capadoce tenoit la région, Sist el destrier, c’apeloit Garamon, Mot fort lo broze, par fiére aatison, E fert Gerin en l’escu à lion, Q'il l'en estroe, lo tent et lo blason : Lo blanc osberc ne li fist garison : El cors li mist lo fer et lo penon, Lez une roche, l’abat mort del arson. Après oncist Geler son conpeignon, E Berenger de Gascoigne, et Guion:; Puis va férir Antoine d'Avignon, Qi tint Valence, et la roche environ, Mort le trestorne sans nulle arrestison. Dient François: « Dex Pére qe feron? Or vont li nostre à grant destrucion ! »

Li cons Rollant tint Durendart sanglente. Dex ! en tant luis icel jor la présente ! Bien a oï, qe François se démentent, Point lo destrier, qi de cosre valente, Dist au Paien: « Dex te doinst grant trémente! Tex as ocis, dont mére en ert dolente ; Plorer feras tante belle jovente. »

En Grandoine ot, et proudome et vaillant,

Et vertuos, et hardi conbatant.

Enmi sa voie a encontré Rollant.

Ainc meis ne l’ vit, sel conuit au scenblant, As beles armes, et au çhival corant,

Au fier visage, et au cors avenant ;

Ne poet muer q'il ne s’en espaant :

Fuïr s’en voelt, mais ne li valt niant.

Li cons lo fiert, par itel ardemant,

De Durendart sur son eume luisant,

Escu ne broigne ne li furent garant: Tresqes arçons va l’espée colant,

Trenche le cors , si oncist l’auférant,

Tot abat mort; Paien en sunt dolant.

Dient Franzois: « Cist cops n’est pas d'enfant. »

Par la bataille ot mot grant envaïes. François i férent par lor chivalaries, Brisent cez anstes sor cez targes flories. Dex ! tantes testes i ot par mi parties, Osberc desroz €t broines desarcies ! Félon Paien tot i perdent lor vies: | À vois escrient : « Marsilion aïes! »

Grant fu la noisse et li cris de la gent. Muérent Paien come chaitif dolent, : ‘Ariere tornent, tost et isnelement, TA

178 Tresc’à Marsille n’ont fait arrestement : Et vont criant, à lor vois hautement : « Marsille sire, secorrez vostre gent, Tuit somes morz, et livré à forment. » Li rois l’oït, s’en ot tel mautalent, Per un petit, ge li cuers ne li fent; Il prinst un cor virolé à argent, Met le à sa boche, si sone durement ; Apres en sonent plus de mil et cinq cent.

Li rois Marsille a fait ses cors soner. La véissiez tant conroi ajoster, Devant Marsille, venir et assenbler ! « Seignor, dist-il, mult devroie desver, De ces glotons, qi si me font pener. Mais par Mahon, cui je doie aourer, Toz l’ors dou mont ne les porroit tenser, Qe ne les face de male mort user ;

Ce q'il m'ont fait, lor ferai comparer. »

‘Li rois Marsille chevauche tot un val, En sa conpeigne meint nobile vasal ; Et li Fransois, li poingnéor loial,

Vers lui chevauchent tuit maitre et communal.

Sonent buisines d’arain et de métal. Cil escu luisent, à pierres de cristal,

| 79 Et cil vert eume, à or et 4 esmal.

Li arcivesge recomença l’estor, Sist el destrier, qi fu de grant valor, Del frein à or li a fait grant laissor, Fert Galafron, o sa ruste vigor, Desor la targe, qi fu gemmée à flor; Pieres i a de diverse color, Contre solel getent grant resplendor : Tot le porfent, onqes n’i ot retor, Mort lo trestorne entre dos cent de lor, Monjoie escrie, c’est l'enseigne francor. Dient François de la terre major: « Cist arcivesqe val un enpéraor ; Car pléust Deu, le nostre créator, Q'il éust auqes de tex en cest estor! »

Li cons Rollant est en la presse entrez, Desor son chief est ses escuz gitez ; Tint Durendart, dont li pons fu dorez, De bien férir est mot entalentez : Cui il ataint, tost est à mort livrez. Dex ! tant bon eume en a esquartelez ! E tant escu, et fendu et troez! E tant haubers, desronps et dessafrez ! E tant Paiens, i a le chief copez !

80 N'i ot celui ne fu mult alosez, De Vasalage, essauciez et prisez.

E Olivers, d’autrepart s’en-torna, Por bien férir iloques s’apresta : Tint Haute-Clère, qe mot forment ama, Lo destrier broche, la resne li lascha, En la grant presse à Rollant s’ajosta. Dex ! tant bon eume, le jor esquartela ! E tant escu, fendi et pécoia! Tant bon osberc, ronpi et desmailla ! Tant pié, tant puing , tante teste copa ! Li sans vermex jusq'as piez li cola. Dist li Rollant : « Conpeing entendez ça;

Li uns sanz l’autre, se Deu plest, n’i mosra.

Felon Paien, par lor rustes vertuz, Fiérent des lances et des espiez moluz; François destreignent à lor branz esmoluz, Fendent lor elmes, et croissent lor escuz, Fausent ces broignes, ou li ors est batuz, Dex! tantes testes, sevrérent de lor buz! Tant pié, tant puing, i ot le jor perduz ! Et tant vasaus oncis et confonduz,

Dont li cheval fuient par les paluz, Selles tornées, et les resnes chaüz !

81 Li cons Rollant mot en est irascuz , Quant voi morir ses amis et ses druz. De pité plore, li vasaus conéuz, .

Mais de son oncle Karllon li est-il pluz, Par cui il est, amez et chier tenuz.

Li cons Rollant voit des suens tel daumage, Tel duel en ot, per un petit n'enrage; A Oliver en a dit son corage: « Sire conpeing, je vus ting per mot sage. Tant bon vasal voi mort sor cest herbage, Dont l’enperère a perdu son omage! Pleindre devons douce France la large. De Charlle-Meine, le roi de haut parage, Confaitement porrons trover mésage, Per cui séust le nostre grant ahanage, Qe nos sofrons en cest désert sauvage? Dist Olivers: « G’en dirai mon corage. Miex viel morir, qe g’en die hontage. »

« Ce, dist Rollant, li proz et l’alosez, Sire conpeing, mervellos tort avez. Por amor Deu, porqoi me ranpoinez? Nostre bataille est fort, bien lo véez ; Par devers nos est li noiïauz tornez : Ge cornerai, se vos le me ioez.

82

Dist Olivers: « Vus en serez blasmez ; Vostre lignage en sera meins amez. Quant je lrovai, se li cors fust sonez, Charlles fust-ci, et ses riches barnez : Marsilions ne fust si ousez, Q'encontre lui éust Païens mandez. Mais par ma barbe, qe vos ici véez,

Se puis venir el reigne dont fui nez, Ma seror Aude, jamais nul jor n'aurez, Entre ses bras nule fois ne gisrez. »

Li cons Rollant, 6 la chiere hardie,

Oit Olivers, qi si le contralie, Mot doucement li dist, et si le’ prie : « Sire conpeing, por Deu le fil Marie, Vos me portez ranscunne et félonie. » Dist Olivers: « Bien l’avez déservie. Mex valt mesure, qe ne valt estoutie. Mort sunt François par vostre légerie.

Se de vos corz, fust faite la bondie, Ci fust li rois, qi France a en bailie, Prist fust Marsille, ou il perdist la vie; Geste bataille fust piéza défénie. Vostre proeze ert anqi chier mérie ; Jamais li rois de vos n’arra aïe, Vos i mosrez , France en ert aféblie,

Le 85 ser Et je méisme, n’enporterai la vie. »

Li arcivesqe les ot contrarier,

Celle part broche son corant destrier,

Vint jusq'à els, les prist à chastier :

« Sire Rollant, et vus sire Olivier,

Por amor Deu, qi tot a à baillier,

Li uns vers l’autre ne se doit corochier ;

Car hui cest jor, morons sanz recouvrier. li corners ne nos aura mestier,

Loing nos est Karlle, tart est son repairier ; Mais ne porqant, si porra il aidier : Venra li rois, si nos voldra vengier.

" cil d'Espeigne n’escanperont entier. Franc troveront nostre grant enconbrier, Ploreront nos, q'il ne voudront laissier, Prendront nos cors, si les feront cochier Desor les bieres, qe porteront somier,

Et les métront en arche de mostier ; Sauvages bestes ne les porront mangier. »

Li cons Rollant, cui la raisons agrée, Qe l’arcivesqes li a dite et contée, De l’olifant la lumiere dorée, Mist à sa boche, si corne la menée, Eupenst lo bien, par mout fiére alenée ;

8h Tentist li porz, si respont la valée : Granz quinze lieues en est la voiz alée. Karlle l’entent de France la loée. Dist à ses homes: « Nostre gent est meslée, As Sarazins ont bataille jostée. » Guenes a bien la parole escoutée, E dist au roi: « Ceste avez vos trovée ? S'autre le dist, menzoigne fust provée. )

À mot grant peine, et à mult grant ahans, E à dolor, sona son cor Rollanz ; Fort fu l’alène, la voiz en fu mot granz. Nayme li dus en est mot sospirans, | Et dist al roi: « Cist cors est connoissans, Rollant lo sone, ce est ses olifans, Ainc nel sona, ce ne fu besoig grans. » Guenes respont, li leres sozduians : « estes vos vex et channs et blans. Itex paroles rescenblent ben d’enfans. Assez savez quex est li cuens Rollans; Por un seul lievre, va tote jor cornans. Ghevauchez rois, ne soiez atarjans; Terre major, qi tant par est vaillans, Loinz est encore, trop nos va détrians : À mot grant piece n’i serez séjornans. »

Li cons Rollant son cor tres foiz sona,

85 Par tel vertu la tenple li faussa, La maistre vene de son cuer désevra, Parmi la boche li clers sans li raia ; Bruient li mont, et li val résona : François l’oirent, et Charlle l’escouta. « E, dist li rois, cist cors grant aléne a! » Neyme li dus hautement s’escria : « Droiz enperère, je ne l’ célerai jà, Rollant vos nies jamais ne vos vesra. » Respont li rois:« Se Deu plaist si fera; Criez Monjoie, chascuns s’arrestera, Si secorons nos amis qi sunt là. »

Li enperère fait ses grailles soner. François descendent por lor cors conréer. véissiez tant osberc endoser,

Elmes lacer, et véntalles fermer,

Les escuz panre, et es chevax monter! Car chascuns d'els se volra mot pener, . Por venir là, ou est Rollant li ber.

Li rois fait prendre le conte Gainellon. Si l’a remis as cons de sa maison, Et le comande, par tel devision, Si lor eschape, n'en arront raiençon.

Puis il chevauche à force et à bandon, 8

86 Et ses grans os, à coite d’esperon. « Dex! dist li rois, par ton saintisme nom, Garis ma gent del ost Marsilion! »

Charlles chevauche, tristes de mautalant. « Dex! dist li rois, beax pères roiemant, Par Guenellon me croist pène mot grant. En velle geste, est escriz de lonz anz, Qe ses lignaiges furent mot sosduianz, Et traïson firent fort et pezant. El Capitoile de Rome, est-il lisant, Jule-César, qi tant par-fu vaillant, Murtrirent-il o lor grefes tranchant, Puis en morurent assèz vilainemant. Cist fel retrait à lor apartenanz, Qi ce juja Rollant fust remanans La réregarde, de mes homes faisans. Las! se je l” pert, de ce sui bien créans, Jamais n’ert jor qe n'en soie dolans. »

Rollanz esgarde les monz et les larris, De cels de France vit tant des morz jésis, Il les regrete, com chevaliers gentis :

« Seignor baron, de vos ait Dex mercis! _ Tote vos armes mete en son Paradis. Mellors vasals ne vit vostre ancedis.

= it Si longement m'avez toz-jor servis. Par vus à Karlles tantes terres conquis ; Baron François, par roi vos voi ocis. Terre de France, mot fustes d’or païs, Hui iez sevrée de tant home de pris! De duel mosrai tant sui maltalentis, Se par autrui ne sui avant ocis ; Mais ainz alons desor Païens férir. »

Li cons Rollant est au chans répairiez, Fiert de l’espée, come hon coréciez. Fabrin d'Espaigne i a per mi tranchiez,

*k E puis vingt quatre de toz les miex prisiez ; Mult durement si est li cons vengiez. Si com li cerf fuit devant le lévriez, Contre ses cop fuient li renoiez. Dist l’arcivesge : « Bien fiert li Karlle nies ; Itel valor doit avoir chevaliers : Férez François, gardez ne vos targiez. »

Ez-vos Marsille, brochant à esperon, Sor un cheval, q'on apelle Gascon, Lasche la resne, si va férir Hugon; Cil estoit dux de Balne et de Digon: L’escu li fause, et l’osberc li desronpt, El cors.li mist le fer et le pennon,

?

88

Qe mort l’abat sanz nulle arestison.

Aprés ocist et Ivoire et Ivon,

Et en aprèz Gérart de Rosseillon.

Rolant le voit, si fu en grant frison ;

Lors a tel duel, si gränt n’en ot nus hon! Dist au Paien: « Dame-Dex mal te don! A si grant tort me tols mes conpeignon; en arras, se Deu plaist, guerredon,

E de m'’espée, el cors sauras le nom. » Vélantif broche, et lait corre à bandon, Vait le férir, à guise de baron,

Enson li eume, ou il ot un carbon; Pierres et flors envolent en sablon :

Mais en la teste ne |’ toucha, n’en menton, Li cops devale par delez le blason,

De son escu li trancha un tronson,

Et le poing destre au roi Marsilion.

Quant voit Marsille le ‘poing destre a perdu, Mot ot le cuer dolant et irascu, | Encontre terre a geté son escu,

La resne torne del auferant crenu, Droit vers Espaingne a son chemin tenu ; Onges au plait, ne tornera mais plu.

Li rois Marsille ne s’agura mie,

89 Droit vers Espaihgne a va voie acoillie; Por lui remaint ses oncles Laugalie. Cil tient- Cartage, Oliferne et Nubie, Et Ethyopes, une terre haïe ; La noire gent avoit en sa baillie, Plus qe n’est pois, lor est la char noircie : Dis mile sunt, tuit d’une conpeignie, Estroit chevauchent, par mult grant aatie, Et si escrient l'enseigne paiénie.

E Laugalie fu bien appareilliez. Sist ou destrier, qi bien fu aaisiez, Trés bien le broche des esperons des piez, Brandist la hanste, mult s’est bien affichiez, Fiert Oliver enmi le dos dériez ; Son blanc osberc li a tot desmailliez, Dedens le cors son espié a baingniez, Parmi le pis li est li sans ragiez: Puis li a dit: « À mort fiestes plaiez ; De vostre tors, ai-ge les nos vengiez. Vostre enperère fu mult mal consiliez, Quant il vos a de-cà les pors laiïssiez ; Jamais n’iert jors, por vos ne soit iriez, Et por Rollant,, qi est outre-cuidiez, Qi à mes cops n’est encor acointiez : nus de vos ne s’en ira haitiez. »

g

90 Lors s’escria por sa gent ralijer.

Quant Olivers se sent à mort féruz, De lui vengier ne fu mie esperduz ; Le cheval broche, si se joint en l’escuz, Tint Haute-Clére, dont l'acer est moluz, Fiert Laugalie desor son elme aguz, _ Pierres et flors l'en a creventez juz, Jusqu'au nazal l’a trenchié et fenduz, Et à cest cop, si l’a mort abatuz. Apres li dist: « Maléois soies-tuz ! Je ne di mie, Karlle n’i ait perduz, | De cels de France de ses meillors escuz ; Ne J’ dira pas el règne dont tu fuz. » Puis en apele Rollant, qe viegne à luz, Se li a dit: « Enscanble n’irons pluz. »

Li cons Rollant, à la chiere menbrée, Voit Oliver la color a muée, | L’elme enbroncié, la teste a enclinée ; Li sans de lui espant parmi la prée,

Qe l’erbe vert en est ensanglentée :

« Dex! dist li cons, com male destinée! Sire conpeing, c'est véritez provée,

- Mieudres de vos ne ceindra mais espée; Vostre vertus n’iert jamais esprovée.

9 France bele, com es hui désertée, De bons vasaus , confondue et gastée, Dont la perte ne sera restorée | Mult grant dolors en iert au roi contée. » Au duel q'il ot, a la color changée, Trois fois se pasme sor la selle endorée.

Or est Rollant sor son cheval pasmé. Et Olivers, qi est à mort navré, Tant a seinné, li oil li sunt troblé; Il ne voit mais ne luor ne clarté, Ne coneit-il negun home char nè. Son conpeignon, com il l’a encontré, Grant cop li done sor son elme gémé, Le maistre cercle en a jus avalé, Jusqu'au nazal li a esquartelé; . Ne fust la coiffe dou blanc osberc saffré, fust Rollant , et mors et afolé. À icest cop [l’a li cons regardé, Se li demande doucement et soé : « Sire conpeing, faites le vos de gré? Je sui Rollant, qi tant vus a amé; Par nul meschié ne vus ai oblié. » Dist Olivers: « Or vos oi al parlé; Je ne vos voi, vrai lo seit Dame-Dé! Féru vos ai, car le me pardoné;

99 —.

Biaus douz amis, de moi aïez pité. » Respont Rollant: « Ne sui point enpiré; Je vus pardoins senz nulle fauseté. »

Olivers voit la mort le vait hastant ; Andui li oil dou chief li vont tornant : Descent à pié dou destrier auferrant, Sor son escu se gist vers oriant,

De Haute-Clère mist desor lui le brant, D'eures en autres, va sa coupe batant, Puis joint ses mains, si va Deu depriant, Qe Paradis li doinst par son comant, Puis bénéist Karllon le roi puissant, Desor toz autres son conpeignon Rollant, Et douce France, la contrée vaillant. Tres peuls a pris de l’erbe verdoiant,

En l’onnor Deu, les use maintenant ; Tot'son cors va contre terre estendant. Li Angre Deu descendent esramant, L’arme de lui emportent en chantant. Mors est li cons, n’i a plus de son tans!

Mult fu Rollant corréciez et marris, Quant vit celui, qi tant fu ses amis, Mort à la terre, contre oriant lo vis. Si doucement à regréter le pris :

« Olivier frére, del seignoril païs,

95

Jhésu vos mete en son saint Paradis! Conpeing ensenble avons été meint dis;

Ne m’ fesis mal, ne a vos ne fis pis.

Quant iestez morz, à mot grant tort sui vis. » AI duel q'il ot, li cons chaï pasmis

Sor son cheval, qi ot nom Vélantis.

Ainz qe Rollant se soit aperçéuz, De pasmeson gariz ne revenuz, Mot grant doumage li est devant venuz. Mort sunt Franzois, toz il les a perduz, Fors l’arcivesqe, et Dan Gauters de Luz. Repairez est li cons de la desuz, 0 cels d'Espaigne, ou mot s’est conbatuz ; Morz sunt li suen, si l’ont Paien vancuz. 0 voille ou non, est aval descenduz, E si apele Rollant, q'il viegne à luz : « Hé! gentiz cons, q'estes vos devenuz? Je sui, Gauters , qi conquis Malarguz, Li nies al duc, qi est viels et chenuz; Ma hauste est fraite, et percié mes escuz, Et mes osberc, desmaillié et roppuz : Parmi le cors sui en meint lieus féruz, Senpres mosrai, mas chier me sui venduz. » A icest mot Rollant l’a connéuz, Le cheval broche, si va corant à luz.

EE

«a Sire Gauter, dist Rollant li menbrez, Comant vos estes de mes homes tornez? » « E, dist Gauters, a-par-main le saurez. En la montaingne, ou je m’en fui alez, Trouvasmes turs plus de vint mil armez ; Mult grant estors i fu par nos monstrez. Tant 1 férismes, de nos brans acérez, Encor en sunt li chans ensainglentez ; Mort sunt mie home, jamais ne les vesrez : Et je méismez sui plaiez et navrez, Je charrai jà, se vos ne me tenez. » A icest mot chaï Gauters pasmez. Rollant l’en lieve, si pleure de pitez; De son bliaut a les deus pans copez: Gauters en bande les flans et les costez.

Li cons Rollant fu mult hardis et fier, Gauters de Luz fu mot bon chevalier, Et l’arcivesqes fist forment à prisier. Félon Paien, cui Dex doinst enconbrier! De maintenant nes osent approchier ; Lancçent lor dars, por lor cors dammaigier, Gujures, juzarmes, qi font arésoingnier. À cest empointe par-ont oncis Gautier, Turpins de Reins font son escu percier, Et son auberc fausser et desmaillier,

06 De quatre dars, li font le cors plaier ; Et desoz lui ont ocis son destrier. Dex! qel domage, quant l’estut trébuchier !

Li cons Rollant fu mot de fer talent, Devant Paiens tenoit son brant sanglent, Ne li font mal, car Dex ne lor consent ; Ne fuïst mie por or ne por argent,

Me li fuirs ne li valsist nient.

Dis mil Paiens, et plus se je ne ment,

Ot devant lui, li cors Deu les crevent !

De lui oncire ont merveillos talent,

Mais tant redotent son très fer hardiment, Del aprosmer n’osent faire nient.

Li cons Rollant l’arcivesqe esgarda, , Lors ot tel duel, apoi ne forsena. Quant se porpense q'il ensement mosra, Pur sol la mort un poi se conforta ; Mais savoir velt se Karlles vegnera, Prist l’olifant, foiblement le sona. Li enperère s’estut, si escota. « Dex! dist li rois, mult malement nos va; Rollant mes nies, hui cest jor nos faudra ; J'oi à son cor, qe gaires ne vivra, Creim c’ocis soit, anz qe nos soions-là,

—— 96 Qi estre i volst, haster le convenra. » A icest mot tote l’ost s’arrouta, Por miex haster chascuns esperona; Sonent li grasle qenqe par lost en a: Tel bruit i ot, qe la terre en trambla.

Charlles chevauche, o ses vaillanz barnez. Paien les oïent, mot en sunt esfréez; Dient entr’euls: « Franc ont les porz passez. Plus de mil grailles de-ci oïr poez. Bataille arons, font-il, car esgardez, Par devers France nos vient si grant nuetez! Mult pezans jors nos est hui ajornez; Tuit serons mort, se ci somes trovez. Li cons Rollant est de tant grant fertez| n’ert vencuz par home qji soit nez. Lançons à lui nos espiez acérez, Puis le laissons, si soit l’estor remez, De nos pensons, et de nos sauvetez. » Et il si font, dars agus et penez, Carrals de fer, et faussars acérez, L’escu Rollant fu fraiz et estroez, Et ses osberc desronps et depanez; Ses chevaus fu en vint lieus assenez, Entre ses cuisses fu s0z lui mort gietez : Alors s'en-fuient, dolans et trespansez.

_— 97

Paien s’en-fuient, Dex lor doinst enconbrier! Envers Espaigne prisent à répairer. Li cons Rollant n’es pot mais encaucer, Car a perdu Vélantif son destrier ; O velle o non, remest ou camp arier. E l’arcivesqges, qe Dex avoit tant chier, Totes ses plaies començent à seiner. Lors li comence la color à muer, E tuit li menbre li prisent à froisser; Emi le camp s’ala agenoiller. Rollant le vit, se l’ corut à aidier, Son eume à or li prist à deslacer, Puis li a trait lo blanc osberc léger, Et son bliaut li prist à despécer ; Dedenz l'en bote une alne et un quarter, Et par-desus le prist fort à lier: Parmi les flans le corut enbracier, Sor l’erbe vert le fait soef cochier. « Sire, fait-il, gisez por refroidier, Se vos plaies se porroient estanchier! Por amor Deu, vos vel je proier. Or est ocis li cortois Oliver, Li gentix cons, qe j'avoie si chier;| E tuit li autre, je n’es viel laissier, Je vel aler por quesre et por chater,

98 Et aportér devant vos et rengier. » Dist l’arcivesges: « Bien fait à otrier. Li chans est nostre, bien nos devons priser ; Alez adeo, pensez de l’esploiter. La morz m'aproce, n’i a nul recovrer : En Paradis, o sunt li aumosner, Sunt li lit fait, o nos devons chocer. »

D'iluec s’en part Rollant li gentiz hon, Vait par le chap, si vit mort meint baron; Si a trové, et Ivoire et Ivon,

Le preu Geler, et Gerin et Hugon,

Le duc Gérart, Anséis et Sanson,

Et avec euls Engeler le Gascon.

Entre ses bras il prist chascun baron, Devant Turpin en fist assamblison.

Li arcivesqes, cui Dex mist en son nom, Tot en plorant lor fist bénéiçon ;

Apres lor dist une gente raison :

« Cil, qi son cors livra à passion,

Totes vos armes mete à salvacion. »

Li cons Rollant ne se volst pas targier, Delivrement va le camp recerchier, Qerre les autres, qe il ne volst laiser, Sor toz les autres le cortois Oliver.

99 Il garde avant, desoz un aïiglenter, La le trova sor son escu d’ormer ; Contre son pis le prent à enbraçer, À l’arcivesqes se prist à repairer, Puis si le mist devant lui sor l’erber. Turpins le prist de sa mein à seigner : Dont comensa li diaus à enforcier. « E, dist Rollant, biaus conpeing Oliver, Vos fustes fix al bon conte Rainer, Qi tant fu proz por ses armes baillier, Por hauste fraindre, ne por escu pécier, Ne por hauberc desronpre et desmaillier, Et por prodome loiaument conseillier ; En nulle terre n’ot meillor chevalier ! Et frère Audein, qi tant fist à prisier, Cui je devoie, et panre et nosoier, Ce mariaige me convient à laissier. Ahi ! belle Aude, com vus avoie chier! Sire conpeing, ou porai-je aler? apres vos ne doi un jor durer, Morir m'estuet, n’i a mais recourer. » .… Lors sa parole prist à afébloier, Tel duel en a, qe le convint pasmer. Dist l’arcivesqes : « Tant mar i fustes ber! »

Li arcivesqes, quant vit pasmé Rollant,

100 Tendi ses meins, si-a pris l’olifant ; En Rencivals ot une aive corant: D’aler en l’aive estoit mot désirant, Doner en volst au pognéor vaillant, Por la grant soif, qi l’aloit destrengnant. Tant s’esforça, qe il fu en-estant ; Son petit pas aloit tot en-avant : Quant ot alé la monte d’un arpant, Del sanc q'il laisse, li va li cuer faillant, Pasmez chaï sor le pré verdoiant. Quant il revint garda vers oriant, Déu réclama, qi fu aparissant, As trois Maries, qi l’aloient querant ; Fist sa proiere, si la dist en morant: « Dame-Dex Père, mon arme je vos rant; Je sent la mort qi me va angosant, Ne vesrai la conplie sonant. »

Li cons Rollant, quant vint de pasmeson, Sor piez se drece, ne sente se mal non ; Tel angoisse a, ne pot dire raison. Sa boche est plene de sanz et de limon. IL ot de soif si grant destrucion, Si ot enflé lo vis et lo menton; Li cuers li bat, le foie et le poumon, Près est de mort, n’en arra garison.

101

Sor l’herbe verte, devant son conpeignon, La vit gesir le nobele baron, Turpin de Reins, qi fu de grant renom. Il bat sa colpe par voire entencion, Lève son chief, son vis et sa fazon, Contre lo ciel tent ses meins à bandon: Lors s’en part l’arme, plus ne dist o ne non. Mort est Turpins el servise charllon, En grant bataille, et en bone orison ; Contre Paiens fu tot temps canpion : Dex li otroit seinte bénéiçon !

Quant Rollant vit l’arcivesge morir, Fors d'Oliver; tel dol ne pot sofrir, E dist un moz, qi li vint à plasir: « Beax oncles Karlle, chevauchez à loisir, Qe vos jamais ne me verrez morir, Ne Olivers, qi tant fist à chérir! Par grant dolor nos estuet departir. Cil vos meitegne, qi fist à son pleisir Lo bien en terre, por son pople garir! »

« Ce, dist Rollant, beax oncles tar venez ; Un petitet estes trop demorez. Si pesmes jor vos est hui ajornez! Jamais en France à joie n’entrerez,

Ne par Rollant un seul secors n'aurez, 9*

—— 102 Ne d'Oliver ne serez esgardez, Ne de tos cals, ge vos cargié m'avez; Jamais en vie un seul ne raverrez. Mais neqident ben somes alosez. Li rois Marsille s’en est fuiant tornez ; Des bons ostages nos a laissé assez. En Rencivals, el canp de dolantez, Plus de cent mille en i a de versez, Qi tresiot gisent par terre ensanglentez. Beax sire rois, de ce vus confortez ; Per uns des nos, cinq des Paiens prenez, Ci a bon cange : Dex en soit aorez | »

Mot fu Rollant corocous et dolent ; A l’arcivesge corut isnelament, Qi desor l’erbe gisoit mort et sanglent. Li cons s’aprosme al cors mot doucement, Ses mains li croise sor son piz bonement ; Plus soef olent, ge encens ne piment. Par bon corage à regréter lo prent : « Sire arcivesge, mar fu vostre jovent | Je puis bien dire, si m'en-suiront cinq cent, Meldre profëète n’en ot batisement, La loi Jhésu as tenu droitement. Beax sire Dex, tot issi voirement, Com vos la loi donastes Moïsent,

103 En Synaï, qi est vers orient, Garisez s'arme de pène et de torment. »

Li cons Rollant estoit mot entrepris En Rencivals, entre ses énemis ;

Lors se dréça, son olifant a pris,

Et Durendart, dont meint Turc ot oncis; Vers douce France avoit torné son vis: Fors de la presse com ainz il poit s’est mis, Le val trépasse, si monte en un laris. Desus cel tertre avoit deus pins floris,

. La vint Rollant, mais il fu si aquis, Pasmez chaï, Jhésu li soit aidis!

Grant sunt li pin, beax sunt et bien foillu, Desoz se pasme Rollant, qi tant mar fu; Sor l’erbe vert jut à terre estendu.

Pres de lui ot un Saracin crenu.

Entre les autres s’est tapi et ranpu,

Qe il n’i fu, ne oïz, ne véu.

Del sanc des autres ensanglentez se fu, Ne voloit pas q'il fust apercéu ;

Tot estoit sains, mot par i ot géu. Quant il n’oï ne noise ne hu,

Son chief dréça , Rollant a conéu;

Ou il le voit, sore li est coru,

Se li escrie: « Rollant je t'ai vancu,

104 En poi de terme t'aurai le chief tolu: Ta bone espée rendras per ton tréu À Baligan, onqes tes ber ne fu! » Par le grenon l’a pris lo mescréu, Vers lui le sache. Rollant est revenu De pasmison, ou ot tant estéu.

Li cons Rollant se jut adenz el pré: Un poi se fu de son mal trés-alé, Et auques ot son cors resvigoré: Ovri les els, s’a celui esgardé, Qi si li ot son grenon dessiré, Sus est sailli par mult ruste fierté, Dist au Paien: « Trop es desmesuré ! Ainz qe je muire t’arai si coréé, Qe mesage n’en ert par toi porté, À Baligan, lo qivert desfaé. » Prist l'olifant, grant cop l’en a doné, L'eume li froisse; li os li sunt quassé, Andui li oil li sunt del cef volé, E la cervelle : Deu en a mercié. Son olifant a frait et estroé. De Durendart fu forment effréé, Qe Saraçin n’en aient poesté.

Rollanz senti qe la mort mot l’argue,

105

Prist Durendart, s’espée tote nue ; Devant lui a une piere véue,

Ne la meusent li buef d’une chesrue : Por l’i brisier, li a grant cop férue,

Mais Durendal a la piere fendue.

Quant la voit sainne tot li sanc li remue. « Hé! dist li cons, espée conéue,

Tante bataille en ai faite et vencue,

Et tante terre en ai-je conbatue,

Qe or tient Karlle, à la barbe chenue,

Às Saraçins vus estes chier vendue ; Durendal clére, belle, tranchant, ague, Si bons vasans toz tens vos a éue,

Deu ne place, qi se mist en la nue, Qe mauvais hon vos ait au flanc pendue! »

Quant Rollant voit qe l’ifor fait nient, Ne la pot fraindre, qe Dex ne li consent, Sor destre garde, contre demi arpent,

Si a coisi un fontenil rovent.

Mot est hardos et parfont et pulent, Plein de venin et plein d’intoschement ; Dex ne fist home, dés lo tens moiïsent, S'il en bevoit ne fust mort esrament. La vint Rollant coroçous et dolent, Entor lui garde, n’i coisi nule gent;

106 Durendal prist, par son fier hardiment, Dedenz la gete, car la mort le sosprent. La gent del reigne vos en trai à garent, Cil nus ont dit, se l’estoire ne ment, Q'encor i est por voir certanement, Et e sera, de-ci au feniment. La morz l’argue, et poignot mot sovent; Mot estoit près de son trépassement. Sor l’erbe verde il se couche et s’estent, Son vis torna vers Espegne la grant, Por ce l’a fait, qe il velt voirement, Qe Karlle die, et trestote sa gent, Li gentil cons est morz conquirazment.

Desor le pui se jut li cons Rollant. De meintes coses se va lor remenbrant, De douce France, et d’Aude la vaillant, De Charlle-Meine, qi est as porz passant, Qi le nosri soëf par bon talant ;

E d'Oliver, q'il a laissé gisant

Lez l’arcivesqe, desoz le pin, sanglant ; Bati sa coupe, mot fu ben repentant ; De ses péchiez fu voir régéissant :

Il joint ses meins, l’arme s’en-va atant, Angle enpené la porterent cantant

En Paradis, ou a de joies tant.

107 Morz est Rollant, li franc cons li proisiez ! Li enperére ne s’est pas atargiez, En Rencivals est entrez tot irez. « À Dex! dist Karlle, qel duel et qel péchiez! Ci voi mes homes ocis et détranchiez, Qi mantenoient mes honors et mes fiez. Ahi! fel Guene, traitre renoiez, Com sui remes par vos afébliez ! Cest jor est mot li miens pris abassez ; Jamais nul jor n’ere joios ne liez, Desqe je soie de vostre cors vengiez. » Plore li rois, qi mot fu corocez, Sa barbe tire, dont li poil est tréciez, Toz ses dras a ronpus et dépéciez.

En Rencivals fu mult grant la dolor. Il n’i a prince, de tant fière vigor, Ne chevalier, qi tant ai grant valor, Q'i de pité mult tenrement ne plor; Plorent lor fiz, lor frères par amor, Lor amis plorent, et chascuns son seignor. « Beax nies, fait Karlle, mis m'avez en tristor. Dex ! qel daumage, m’avint en un seul jor, Quant j'ai perdu mon ami le meillor, Qi ainc n’ama ne repos ne séjor, Ne nus Paiens, qi m’ont mis en error!

108 Damiselle Aude, vus en arez iror; : Icez-novyeles vos torneront à plor : Mort est Rollant, n’i a mais nul retor! » Naymes li dus dist à l’enpéraor : « Gardez avant, à deus lieues entor, Véoir poez el chemin grant poudror; Assez i a de la gent paiénor : Chevauchez sire, vengez ceste dolor. » « Hé! Dex, dist Karlle, Biax Père Criator, Trop me sunt loing, si s'en vont à vigor! | Dame-Dex Pères, par la vostre dousor, Consentez-moi et droiture et honor, De douce France m'ont tolue la flor. » Li rois appelle Guibuin par amor, Et puis Hoedon, le noble poingnéor, Thiebaut de Rains, le vaillant joustéor : « Gardez le champ à vostre sens meillor, Qe nulle beste n’i adoist hui cest jor, Tant qe Dex voille, dou champ aïenz l’onor. »

Li enperères fait ses grailles soner, E puis chevauche, o sa grant ost li ber; Après Païens les fait toz aroter. Mais li solauz se prist à esconser. Quant Karlle vit q'il devoit avesprer, Mot fu dolanz, si comence à plorer,,

109 Coche sa terre, merci prist à crier Au roi de gloire, qe il pot tant amer. « Dex! ce dist Charlle, un don vos vel rover, . Qe lo solel facez por mof'estér, La nuit targer, si qe je puisse esrer Sor Saraçins, qi tant m'ont fait pener. » Ez-vos un angle, qi vint à lui parler, Qi li a dit: « Rois ne te démenter; Chevauches fort, tu n’i as qi ester; Li rois de gloire a ton penser, Clarté et joie te fera preu doner. » Charles l’entent, lors monta come ber ; Tot erramant fait ses barons aller. Desoz lor piez font la terre tranbler, Par les grans conbes la poudrere lever.

Por Karlle-Maine fist Dex miracles grans, Car li solauz est remes en estans. Paien s’en-fuient et Franc les vont suianz, Fort les enchaucent, ne se vont pas tarjanz, Vers Saragoze les enmènent féranz. L’eve del Sebre lor estoit de devant, Qi tant par est ravinouse et coranz; Il n’ï avoit ni barge ni challanz : Paien réclament Mahon et Triviganz,

Et Apolin, qe lor soient aidanz, 10

110 Puis saillent énz à esperons brochanz, Li haubergié furent li plus pesanz, Cil vont al fonz sans nul arrestement, Li autre vont encontre val flotanz ; Plus de vint mil il en chiet meintenanz : Ainz par Mahon n'i furent secoranz. François escrient: « Mar véistes Rollanz, Les doce pers, dont nos somes dolanz! »

Plus de mil Turcs, et orgoillos et fier, D’entrer en l’eve n’orent nul desirier, Contre François se vélent redricier,

Et lor font un estor mot plenier;

Li rois de France les fist toz détranchier,

E par les testes en l'eve trébuchier. Karlle-li-Maine descent de son destrier,

Le rois de gloire començe à mercier ; Quant se redrice voit le solauz cochier,

Dist à ses homes: « Tans est de herbergier, Et no chevaus sunt las, nel qier noier,

Otez les seles, mot en ont grant mestier, Par toz ces prez les laissez réfreschier. »

Li enperères a pris herbergement Desor le Sebre, à son efforcement. Franc se herbergent à son conmandement,

111 Ostent les selles des bons destriers corant, Les frains des chies ostérent ausiment, Parmi les prés les maitent errament ; Et Franc s’endorment à loisir voirement : Mil eschargaites les gaitent en voillant.

Li enperère fist forment à loer, Desor le Sebre fist sa gent osteler ; Iceste nuit ne se vout désarmer, Ceinte ot Joiose, onqges ne fu sa per : Qi chascun jor la vousist esgarder, Mainte color i véist remuer.

Assez savons de la lance parler,

Dont nostre Sire se sofri à navrer. Karlles en ot la pointe fait garder;

En l’orepont la fist bien séeler :

Por les religes, q'el pont fist enfermer, La fist Joiose, Karlle-Maine apeler. Baron Franzois, ne l’ devez oblier,

Ce fu l'enseigne de Monjoie escrier;

Por ce.n’es puet nulle gent contrester.

Clère est la nuit et la lune luisant. Charlles se gist, mas a duel de Kollant, E d'Oliver, qi tant paï-fu vaillant,

Des doce pers, qe il par-ama tant,

| 112 Enscenble o euls vint mile conbatant Q'en Rencevals il ot laissiez gisant. Deu a proié, ge maint en oriant, | Q'il gart les armes, et q'il Lor soit garant ; Lors s’endormi li rois demeintenant.

Li rois se dort; ainz q'il fust esveilliez, D'une avison fu forment travailliez. Karlle regarde amont vers les hals sciez, Voit les tonoires et les vents enforciez, Et grant orages et merveillos tenpiez, Et feus et flambe i est apareilliez; Sor lost chaï, mot les a daumagiez : Ardent ces haustes, ces confenons vergiez, Et cil escu, qi sunt bien vermeilliez, Croissent hauberc, et ces trenchanz espiez. Illoc vit Karlle ses gens mot mésaisiez, Ors et lipart véoit toz desliez, Serpens et gruves et dragons enrajez; As François corent, et devant et derriez, E cil escrient : « Karlle car nus aidiez ! » Li rois en a et dolor et pitiez ; Aler i vost, s'il n’en fust destorbiez, Car uns lions venoit tot eslaissiez ; Mot estoit fers, orgoillos et prisiez : Li rois asalt, qi mot en est iriez,

115 As bras se prenent, chascuns s’est efforciez, Luitent et sachent; mais ne sui aisiez De nomer vus, liquex est trébuchiez. Li enperère ne s’est pas esveilliez.

Apres iceste li vint autre avison. Qe il estoit à Aiïs, en sa maison, Q'il ert alez sor le mestre péron; Eu deus chaaines tenoit un grant lion: Vienent cent ors, à force et à bandon, Au roi escrient: « Laissez nos le baron, Car il est droiz qe nus l’en remenon, Nostre amis est, et si le secoron. Atant-ez-vos un autre en un landon, E desçendoit del grant palais Karllon, Às ors cort sore, par mot fière tenzon, Tot le plus mastre saisit par le brohon. vit li rois un estor mot félon ; Mais il ne seit, liges veint ne qi non.

10°

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CANT TIERZ.

Li rois Marsille a sa voie acolie Vers Saragoze, à sa cité garnie. Tant a esté, devant la tor antie Est desçenduz, voiant sa baronie, Soz une olive, qi ert belle et foillie ; S’'espée rent, el fu tost recolie : Lors le désarment, la gent q'il ot norrie. Del destre braz, ne de la main n’ot mie, Parsom le coute li fu del cors partie ; Li sans en chiet enmi la praërie : Trois foiz se pasme sor l’erbe colorie. Atant-ez-vos Braimimonde sa mie, Plore et gaimente, à haute voiz escrie, 0 li toz cels de la gent paénie, Carllon maudient, et sa chivalarie;

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116 Puis sunt coru à lor mahomérie, Tervagant trovent, et Mahon qi brunie, De l'or d’Espeigne fu l’image plastrie. « Hé! mauvais Dex, fait la gent barbarie, Com nostre lois est hui abastardie! Per vos est hui nostre gent si onie; Ainc par vos n’orent, ne force ne aïe : Li Cristien, qi ne vos aiment mie, Sunt en Espeigne, par force l’ont saissie. » Un baron prent un grant baston d’alie, Tervagan fiert qanq'il pot lez l’oie, Li ors quassa, et la teste est croissie. À Mahomet ne la lassérent mie La grant corone, qi de l'or reflambie; Forment le batent la pute gent haïe : En une fosse, s0z la’ cité hardie, l'ont geté, par mot grant félonie. Lors fu la ville de grant duel replénie.

Li rois Marsille revint de pasmesons, Sor piez se drice, mot fu las et enbrons ; Dedenz sa chanbre, qi ert painte a gérons, S'en est entrez à grant affliction.

E la roïne, qi ot les chevols blons, Ses chevols trait, o ses doiz q'ele ot lons: Lasse, chaitive, se cleme 4 genollons,

117 À sa voiz clère, s'escrie à haut tons: « Hé! Saragoze, bone en tote saissons, Com bon seignor vus a tolu Mahons|! Jamais par mire il n’arra garisons. Li amirauz, de cui nos fez tenons, S'il ne vient ci, o cent mil conpeignons, Par Mahomet ! en qel terre fuirons? Se nos ici Karlle-Mene atendons, Nus serons pris, et la cité rendrons. »

Li rois Marsille n’a pas mot demoré, Le jor méisme a meint brief séélé; En Babiloïine, a Baligan mandé, C'est l’amirals de grant auctorité : C'à Saragoze, anzois un mois passé, Secore li par sa grant poesté ; Et s’il ne l’ fait, q'il sache de verté, Il guerpira sa créanze et son Dé, Qi li failli en bataille canpé, Et si cresra sainte crestienté, Et de Karllon tenra son érité. Baligan l’ot, forment l'en a pesé; Loinz ert d’iloc, si a mot porpensé: Mande sa gent, de par tot son reigné, De vint roiames et de cent ducheté. Barges, galies, et meint dromon fesré,

118 Soz ÂAlixandre, à un havre mot lé, Tot lor navie ont illoc asanblé. Ce fu en mai, el primer jor d’esté, Q'en mer se metent, n’i ont plus demoré.

Granz sunt les oz de la gent desloiée, En mer se metent, quant l’aube est esclarée. Puis icele ore, qe la lois fu jugée, Plus grant navie ne fu apareilée, Com Baligans mena cele foiée, Des Turs de Cople, de cels de Val-Seignée ! Qatre mil nes, la pire est si chargée, N’en sofrist plus à icele foiée : N'i avoit mas, n’eis verge entallée, O ne ust cerge ou lanterne enficée, Grant joie mène la pute gent turqgée.

Li Sarazin esploitent mot d’esrer, Il se navient le travers de la mer, Perse costient, Larchant et Balaguer, Et port Palart, Orabloi et Belcler ; De-ci c'al Sebre ne volsent arester : Laissent Marbrie, et Marbroie sa per, | E Tortolose, dont fu rois Josuer, Amont lo Sébre font les voilles torner, Ver Saragoze, el Havre Guinemer,

119 Font lor navies et lor barges entrer. L’aube creva, si prist à ajorner.

Bauz fu li jor, et li solaus luisant. Li amirauz issi de son chalant ; Dis et set rois le vont aprés sigant, Et conte et duc, i a je ne sai quant. Soz un lorer ramu et verdoiant Gietent Paien un grant paile aufricant: Un faudestue i ont mis d’olifant : Desus s’asiet li paien Baligant, Et tuit li autre sunt remes en-estant. Li amiraus a parlé-tot devant : « Franche masnée, je vos ai amé tant! Karlles de France, l’enperères puissant, - Par tote Espeigne, guesre m'a faite grant ; Or vel aler vers France conquirant : Ne finerai à trestot mon vivant, Tresqe je l’aie, o mort o recréant. » Sor son genoil enfer son destre gant. Lors s’esbaudirent li Turt, et li Persant, En haut s’escrient li petit et li grant : « Chevauchez sire, alons nus il qérant. »

Li amirauz fu mot joios et liez; De ce q'oit dit, est forment afichez.

1920 Il en apele deus Saracins présiez, L'un Clariel, l’autre fu Effragiez, Dist Baligant: « Fiz au roi Matragiez, Je vus comant c’à Saragoze alez, Marsilion, de moie part nunciez, Contre François sui venu tot haitiez ; Se li donez cest gant qi est ploiez, El destre poing voiant toz li fichez, E cest baston, qi est d’or entaliez : Puis viegne à moi reconoistre ses fiez. »

Dist Baliganz : « Car en alez baron. » Cil li respondent : « Cher sire si feron. » Le congié prenent, n’i ot autre sermon; L'uns port le gant et l’autre le baston. Tant chevauchérent la voie et lo sablon : C’à Saragoze sunt venu li treton.

Pasent dis portes, puis passérent set pon, Emi la ville parvindrent en amont

Ver li palais, qi fu au roi Gibon,

Un Saraçin del lignage büiron ;

Cil ot mordri son père en traïson :

Li dui mésage descendent au peron.

Li dui mésage descendent esrament ; Lor chevaus tint uns Paiens rualent :

191 Les degrez montent tost et isnellement, Trovent deus Turs del castel boidient, Cil qatre estoient et cosin et parent, Li mésager lor dient primément: a Seignor cosin, com vos est covenent? » Et cil respondent: « Seignor mauvaissement ; Venez au roi, cui tote Espaigne apent, Si vos dira, com lui est convenent. » Lors trepassérent le palais et la gent, En‘la sale entrent , qi est painte à argent, Le roi trovérent enz en son lit gisant, Et la roïne fu devant lui plorant; Li mésager li sunt venu devant, E la saluent, et bel et gentement, «a Dame, cil Dex, en cui nos sons créant, Il salt Marsille et son barnage grant, | E la roïne Braimimonde ensemant ! Mésager somes au fort roi Baligant ; Marsilions, ce dist, sera garant, Si l’en envoie lo baston et lo gant. El Sébre somes, o qatre mil chalant, Batas et barges, meinte galie estant, Dromonz férez el primer cief devant ; Li amirax est riches et mainant : En France ira Charile-Mene querant, »

11

199 Dist Braimimonde: « Jamar n’en ira tant, Prés trovera le fort roi conbatant, E sunt o lui bien cent mil conquirant, Espeigne ert lor, de ce se vont vantant ; Prou sunt François, bien part à lor sanblant! »

« Laissez ester, fait Marsilles li rois. » Dist as mésages: « Mot sui en grant sospois, véez-vos qe de mors sui destrois.

Mort sunt mi home et mi Saracinois;

N’ai fil ne fille, de quoi face mon oir. Arere irez orendroit demanois,

Mon Seignor dites, q'il me viegne véoir. Par tote Espeigne, ou corent mes lois, Tot li doin qite, ne l’ faz pas sor mon pois, Dés icest jor le gart contre Franzois;

De Saragoze les cles li porterois. »

« Ce, dist Marsille, oiez raison menbrée, Karlle de France a mot sa gent menée ; N'a qe cinq lieues, ou ele est ostelée : Trover li puet demein ainz la vesprée.

Par vos li mant, qe bataille a trovée ; Par li François no sera stratornée. » Après cest mot n’i ont fait demorée , Prenent congié de la gent desfaée.

195 Pertans sera la novelle nonciée À l’amiralt, qi tant l’a désirée.

Li dui mesage se sunt d’iloc torné; De Saragoze ont pris la séurté : A l’amirant en vont, n'ont pas tardé, Les cles li donent, cil les rechoit en gré. Dist Baligans: « Qe avez vos trové? Ou est Marsille, qe j’avoie mandé?» Dist Clariel: « Il est à mort navré ; Cuite vos claimme d’Espeigne le régné. Par nos vus mande, n’en soiez estonné, N'a qe cinq lieues ou sunt Franzois josté; En cest païs nus sunt tant aproché, Se vos volez, lor repaire iert grié. » Baligans l’oit, en fu joios et lié, Del faudestue se dreça sor ses pié, Puis si escrie: « Baron ne vus targié; Gardez mult tost soiez appareillié, Qe ne s’enfuie Karlle, li sorqidez.: - Marsilions en sera hui vengié. »

Paien d’Érabe sunt fors des nes issu, Puis sunt monté, n’i ont plus atendu. Li amirax en apelle un sien dru, Qi avoit nom Fergalem de Mont-Nu :

194% « Condui ma gent à force et à vertu. » « Voluntiers, sire, » cil li a respondu. L'amiraus monte sor un destrer crenu, Enscanble o lui dis set roi mescrêéu. Tant chevaucha c’à Saragoze fu, À un péron de marbre est descendu ; Catre baron li ont l’estré tenu : Par les degrez est el palais venu, Et la roïne encontre lui corrut : « Hé! gentix sire, mon seignor ai perdu; Li nies Karllon la mort et confondu. » As piez li chiet, Baligant la reciut, Eoz en la chanbre sunt ensanble venu : ou Marsille en un riche lit fu.

Li rois Marsille, quant il vit Baligant, Au miex q'il pot s’est dresciez en séant ; Au poing senestre avoit saisi un gant :

À Baligant le tent mot bonement :

« Amiraut sire, tote Espeigne vos rent,

E Saragoze, et l’onor qi apent ;

Moi ai perdu et trestote ma gent. »

Et cil respont : « Le cuer en ai dolent. Ne puis o vos tenir lonc parlement, Honnis serai se Karlle ne m’atent. »

Le gant reçut, et la terre ensement.

1925 Congié a pris, d’iluec s’en-torne atant, Par les degrez jus dou palais descent, Monte el destrier, vint pongnant à sa gent.

Paien s’esploitent de lor cors adouber. Li amiraus ne si volt demorer ; Vest une brogne, qi fu faite d’ormer, Puis lace un elme, qi mot fist à proiser, L’espée ceint, dont li pons reluist cler ; Per son orguel li volst un nom trover: Por la Charllon, dont il parler, La soie fist Préciose apeler, Ce est s’enseigne, en bataille chanper. À son col pent un fort escu bocler, D'or est la bocle, et belle à esgarder, La guigue en fist de paille ben friser ; Prist son espié, q'il apela Mater, L’auste fu grosse, ne vos sai deviser, Car sol le fer ne puet un hon porter : Son bon cheval fist avant amener,

El destrier salt, molt se velt aloser; L'estrier li tindrent Merguileis et Romer.

Li amirax resanbla ben baron; Blanche ot la barbe ausi com auqueton,

Nus de sa loi ne fu si sages hon, 11°.

_— 126 Et en bataille hardi come lion. Ses fix Malprimes ot mot clére façon, Grant fu et forz, mot sist bien sor l’arzon, Dist à son pére: « De la bataille Karllon, Le primer cop, je vus demant le don. »

. « Baus fix Malprimes, Mahons vos bénéie | Mult estes proz, et sages sanz folie, Beaus et cortois, plens de chivalerie,

Je vos otroi le don de l’envaie,

Le primer colp de la grant ost banie. O vos ira rois Turlex de Persie,

E Capamor, l’amiralt de Lérie. L'orguel Karllon, à la barbe florie, Amatirez ainz l’ore de conplie; |

Et l’olifant, qi a si grant bondie,

Qe Karlles ot en la soe baillie, Conqerrez-vus, Mahomez vus l’ôtrie. Je vus donrai un pan paiénie, Terre au roi Floire, qi tant a ségnorie. » Son destre gant enz en la mein li plie; Cil le reçoit, et forment l’en mercie. A tel eür l’a iloc recollie,

Conqes nul jor n’en joï en sa vie.

Li amirals chevauche par ses sorz,

197 Ses fix le suit, qi mot a grant esforz, Li rois Turlex et li rois Capamorz. Granz trente eschilles establissent as porz, En la menor quatre millier per moz: La primere est de cels de Boteroz; E l’autre aprés de Mont-Nigre les torz ; Et la terce est de Nubles et de Bloz; la quarte est d’Escoz et d'Esclavoz ; la quinte est des Saraçins de Goz; la siste est de cez Ermines forz; Bone est la seme, de cels d'Eificoz; L'uime d’Anage; et la nueme de Noz; Et la disme est de Baile et de Gloz, C'est une gent ne fuiront por or, Ainz i seront tot détrenchez et mors.

Grant dis eschilles establirent aprés. La primiere est des Orqenois irés; Et la seconde des Solteins et des Rés; Et la terce est des Proparte divers; Et la quarte est d’Orvalois les engrés ; Et la quinte est de la Gent Samués ; La siste eschelle est au roi de Rohés; Et la seme est au roi de Montpantés; L'uime d’Orbrise; la nueme de Clavers; Et la disme est d'Olcéans des désers ,

Durs ont les cuirs autresi come fers, Por ce n’ont soing, ne d’escu ne d'aubers.

Baligans fu de grant esforcement ; Dis grant eschilles a stabli esrament. La primere est d’une hardie gent,

Il sunt Jaiant, de Val-Proissié la grent ; L'autre de Huns; la terce de Hugrent; Et la quarte est d’Albanie et de Kent ; Et la quinte est de cels de Val-Bruient ; Et la siste est de Marmoise et d’Aiglent ; Et la seme est des Nors d’Otre-Orient ; L'uime d’Erabe; la nueme d’Abilent ;

Et la disme est . . . .. PR

Baligans fu de mot fière raison. Par devant soi fait porter son dragon, E l’estandart Tervagan et Mahon,

Et une image d’Apolin le félon.

Vint chevalier environ le roi vont, Trestuit s’escrient hautement à un ton: « Qi par nos Dex velt avoir sauvison, S’es proit et serve par grant affliction! » Chascuns Paiens en baissa le menton ; Et chascuns d’euls inclina à Mahon.

Lors Baligans s’escrie hautement :

199 « Mi Sarazin, chevauchez liément Contre Karllon, de cui la France apent, Par Mahomet ! férez i durement : Mot sui honi, se il ne se repent : M’enseigne port, Auberis fer talent. » Et cil la prist, ne se tarza nient. Paien réclement Préciose sovent, Contre François chevauchent fiérement.

Or lairons ci des Paiens d’outremer, Et si dirons de Karllon le guesrer. AI maïitinet, quant il dut esclarier, Esvellez est l’enperére au vis fier. Devers Espaigne esté-vos un paumer, Nez fu de Chartres, si avoit nom Reiner : Espée au col et baston de pomier. Dis et set anz l’ot en prison noitier Uns rois paiens, mot orguellos et fier; Eschapez fu par Brehas sa moiller. Devant lo roi se vait agenoiller : « Sire, fait-il, novelles voil nuncier. Rois Baligant vos vient al encontrier, Ensanble o lui bien cent mil chevalier; Ce lor conter, et fiancher, Q'il vos voldront durement corocer, Marsillion volent de vos vengier. »

| 130

Quant l’oi Karlle l’enperère puissant, À voiz escrie, mot a le cuer joiant: « Mar i entrérent li gloton soduiant ! Anqi auront un eschac isi grant, Nus rois en terres n’ot onges si vaillant. Or tost as armes chevaliers et serjant, Alez encontre, n’alez pas demorant ; Qi ci mosra loier en ara grant, O les apostres sera toz-jorz manant. »

Par tot les canz descendent li François. Plus de cent mil s’en adobent manois, De plene terre saillent sor les morois,

Es roides lances les confenons desplois; Contre solel reluisent li plus frois :

Bien est séurs, qi de tel gent est rois !}

« Dex! ce dist Karlle, qi sor tos as poois, Lai moi vengier Oliver le cortois,

Rollant le preu, et mes autres François! Mex ameroie destruire ces irois,

Q’en douce France boivre vin orlenois. »

Charlles apele Rabel et Guinemant. « Ce, dist li rois, baron venez avant, Per amistié et per bien vos comant, Soiez en leu Oliver et Rollant;

L

151 L’uns porte l’espée ét l’autre l’olifant : Si chevauchez el primer chef devant, Ensanblé o vos cinq mille Parisant, Tuit baceler, et noble conquérant, Qi devant aus iront tot détrazant. Et après vos en ira autretant ; Cels guiera Dan Richer le normant: Ceste bataille n'ira pas cohardant. »

Li enperères, à la barbe florie, Aprés les deus à la tierce rangie, Li dus Ogiers li poingnieres la guie ; Ceuls de Baivere a en sa conpeingnie. : Doce mil sunt de celle gent hardie, par iceuls n’iert bataille faillie; Sog ciel n’a gent plus soit aménévie : En tex vasaus Karlle-Maine se fie.

Or a li rois trois batailles jostées, Mult par sunt bien de conbatre atornées, D’osberc, et d’eume, et de broignes safrées, D’escuz vermex, de lances penturées. Les set eschelles ne sunt pas obliées, Naymon comande, qe soient divisées. « Volenters Sire, n'ierent trestornées. Faisons la quarte d’une gent aesmées,

152 D'outre les monz les avez amenées, Alemant sunt, si ont les barbes lées, Tuit sunt locu, grant pax ont afublées ; Gil feront bien de lor trenchant espées, Des-ci q'as els seront ensanglentées : Encui prenront Paien tantes colées, À duel moront par ces amples valées. Li dus Hernaut, à la chiere menbrée, Les guiera vers la gent deffaée ; Miex velt morir en terre désertée, Qe par lui soit coardie pensée. »

Naymes li dus apelle Joserant : « Traiez vos ça, si orrez mon talant, . La quinte eschelle forniront li Normant. » Fier s’i puet l’enperère puissant, Vint mile sunt, ardi et conbatant, Armes ont beles, et bons chevax corant; por morir n’en ira uns fuiant : Ce, dist la geste, se |’ trove l’on lisant, Ne fu tel genz, dés le tens moïsant.

La siste eschelle ot faite de Bretons, Dis mille sunt, forz et fierz as archons, Es roides lances ferment les confenons; Escuz ont painz de diverses façons,

De lonz reluist li teinz et li blasons:

| 155 Ode est lor Sire, pére fu Salemons, Atant chevauchent à coite d’esporons.

La seme eschelle a fait appareillier 7? De. Poitevins, qi mult font à proisier. En la conpeigne furent bien cinq millier, Hardi et prou et vaillant chevalier ; N'i a celui n’ait auferant corsier, Bausant ou brnn por son cors aaisier : Droïtes lor lances portent envers le ciel. Naymes apelle Josué le guesrier ; Celle conpeingne li dona à baillier.

L'uime fu faite par droite élection, De Lohorains i a mult grant fuison ; Et avec euls furent li Borgoingnon. Dis mi]le sunt à meint destrier gascon, À clères armes, à riches confenon, Qi toz chevauchent, par mult grant contenson; Et jurent Deu, qi sofri passion, Se Baligant ne vient tot a bandon, Q'il le sieuront à coite d’esporon. Li dus Thierris, qi mult fu gentiz hon, Trestoute Argonne tient dou conte Naymon : Cil les guia vers la geste Mahon.

La nuere eschelle fait Naymes aprester, 12

134 C’est de Flamains, mult font à redoter ; Et ceuls de Frise fait avec ajoster. Celle conpeigne fist forment à loer, À quinze mille les poist-on bien nombrer, de bataille n’en verrez un torner, Ou mort ou vis, les porra on trover; À Dan Hyaumont il les a fait livrer.

La disme eschelle est des Barons de France. Dis mile sunt à une conoisance, Cors ont ben fait, et fière contenance, Les ches floriz, meinte barbe i ont blance ; Des-ci as ongles sunt armé sans faillance : Monjoie escrient, chascuns forment s'avance, De la bataille ont mot grant désirance. Encui prendront Paien male fermance, -E Baligans ert mis en tel balance, Q'il mal dira Mahon et sa créance.

Li rois de France ne se velt plus targer, Bien fu armez, cors ot grant et légier, Mot fu prudon, si ot visage fier.

Par la ventaille fait les cordals sachier De sa grant barbe, qe il ot fait trécer ; Autretel firent des autres meint miller : Mex s’en conoissent Alemant et Baiver.

135

_ véissiez tant paissons esrager ! Tant paveillons, tantes tentes ploier! Et tant aucube, et trosser, et cherger !

Lors est montez li rois cui France apent Sor un cheval, qi de corre n’est lent ; L'ester li tint Nemes par bon talent: Prist son escu, et sa lance ensement, Puis chevaucha mult afichéement. Sonent cil grasle et cil cor durement ; Grant fu la noisse et l’esclartissement. Contre Paiens vont François fiérement, Dist l’uns à l’autre : « Grant joie nos atent. »

Clers est li jors et li solaus luisans ; Large est la pleigne et la contrée grans. Les oz s’aprosment, Dex soit as nos aidans! La véissiez tant confenons pendans, Tantes enseignes contre venz baloians! Li cris enforce, car fort est li bobans. Monjoie escrient de nos les plus vaillans; Laschent les resnes des bons chevaus corans, Si vont férir, de lor espiez tranchans, Sor Saracins, les cuivers mescréans.

Li cons Rembauz chevalliers hardis, Sist el cheval c’on apelle Tardis ;

136 Plus pooit cosre, par puis et par lairis Qe li Rollant, qi ot nom Vélantis, Q'en Renchivals fu desoz lui ocis : Si va férir Turlex le roi Persis, L’escu li piece, l’osberc li a malmis, L’espié à or enz el cors li a mis, Qe mort l’abat, ne li pot faire pis. Rembaus escrie: « Monjoie Saint-Donis! Férez François, n’en ira uns vis. »

Guinemanz fiert l’amiralt de Lérie Desor la targe, o li ors reflambie, D'une oevre en altre li a fraite et froissie, La s0e broigne ronpue et désarcie ;

Tote s’enseigne parmi le cors li guie, Qe mort l’abat enmi la praérie.

À mult grant joie a Monjoie escriie: « Férez baron sor ceste gent haïe, Charlles à droit, à la barbe florie;

Si vainquerons, qe Jhésus ros aïe! »

Malprimes sist sor un cheval corant, Sa gent conduit, la presse va ronpant; D’ores en altres i va grans cols donant, L'un mort sor l’autre, par terre trestornant. Baligans crie trois mos à un tenant: -

—— 131 « Li mien baron, Mahons vos soit garant ! Vez moù fil à l’orguellos talant, Il va Karllon par la presse querant. Mot li siet bien li hauberc jacerant, Et cil escu, et cil eume luisant ! N’i a François, qi ne s’en espoant : Mellor vasal ne sai de lui vivant, Alez après baron, je l” vus comant. »

Grant fu l’estor et fière la meslée. Franc et Paien sofrent mot grant haschée. Dex ! tante lance i ot le jor brisée!

Et tante targe et percée et froée !

Des abatus est la terre jonchée.

L’erbe del canp, qi ert verte et delgée, Dou sanc des cors estoit envermellée. Li amirax escrie à sa masnée :

« Férez baron sor cele gent changée, Crestientez soit hui adammaigiée,

Et nostre lois levée et essauciée. »

Li enperère réclama ses Franzois : « Qe faites vos Normans et Hurepois? Mot voi baïe cele Gent d’Orlenois; Férez i bien, traiez des ars turcois, En Rencevals gisent mort mi Franzois, 12°

158 Pæen ont tort, n'en sui mie en espois. » Quant Franzois l’oent donc ferent demanois, En la grant presse trovent plus espois. Monjoie escrient, Angevin et Tiois, . Et cil de France, qi sunt preu et cortois; Qi vasaus fu, n’i valt sa lance un pois: Tost en a fait ou deus tronchons ou trois. Lor fu li chaples as espées manois.

Li proz Malprimes pas ne s’asséura, Parmi l’estor hardiment chevaucha, Et fiert Fransois, qe nul n’en espargna; Per son orgoil assez destruis en a :

Il fiert Anthiaume del espié q'il porta, Desoz la bocle son escu li persa,

Le blanc hauberc rompi et desmailla ; Dedenz le cors son espié li bouta, Mort l’abati, hautement s’escria :

« Se truis Karllon, jamais ne garira! » Naymes li dus fiérement l’esgarda, Vait le férir, noïent ne se tarza;

Par grant vertu ruiste cop li dona

Sor son escu, qe tot li estroa,

Et le hauberc dou cors li desmailla, Parmi le piz son espié li passa,

Mort l’abati, et Monjoie escria :

139 « Ferez François, car Dex nos aidera! Por voir vos di, qe rois Karlle vaintra. » Rois Canabex, li frères l’amirant, De son neveu fu dolanz, mal-priant, Q'il voit gesir à la terre sanglant, Des esperons a broché l’auférant, Trait à l’espée, dont bien trenche li brant, Naymon esgarde, par mot fier mautalant, Fiert le sor l’eume, à or resplendissant, L'une moitié en va jus abatant : AI brant d’acer, qi vait les laz trenchant, Li chapeliers ne li valut un gant: Trénche la coife, de-ci ou vis devant, L'os et la char, et de l'oreille tant, _ ne L vousist por cent livres d’argant. _Estornez fu Nemes li conbatant ; chaïst jus, par le mien esciant, Quant il se prist au col del auférant : S'un autre cop li donast meintenant, Jamais en France n’oïst messe cantant. Mais Carllo-Mene en ot le cuer dolant, Quant il le vit bailliez si malemant, Le cheval broche, cele part vint pongant, Secora lo, mot en est désirant.

Naymes li dus fu mot en grant fréor,

140 Estornez fu desus le missoudor ; Ainc ne fu mais tant grevé en estor: Car Canabex, o la fiére vigor, l’éust mort anfin sanz nul retor, Quant i vint Karlle, qi tint terre major. Il h'escrie: « Mal cuvert traïtor, Mar le ballastes, par Deu lo créator! » Traite ot Joiose, q'il a porté meint jor, Fiert Canabex sor l’eume q'est à flor ; Ne li valt pas une feuille d’aubor : Par mi le tranche, li rois de grant valor. l Paien le voient, mot en ont grant poor; Dist l’uns à l’autre: « Cist fiert bien par vigor; Onges Rollant cop ne donna meillor. »

Mot ot li rois grant duel de son baron, Isnelement vint poignant à Naymon; Del cef li cort li sans jusc’al talon : Apoi ne chiet jus pasmez del arzon. « Garez en vus gentis fix à baron, Dist Karlle-Meine, chevauchez à bandon, Dorenavant serons nus conpeignon; Del Sarazin est remes la tenzon : : De ceste espée, qi me pent au giron, Li ai doné si grant confession, Qe je l”’ fendi, de-ci q'anz.el poumon. »

141 Lors point li rois par grant aérison.

Li amirals chevauche par le champ, Porte Mater, son roit espi tranchant, Si vait férir le conte Guinemant ; Contre le pis li froisse l’escu blanc,

Et de sa broingne, li desronpi un pan, Parmi le cors li mist l’espi tranchant, Mort le trébuche de son cheval corant : Et puis ocist Guibelin et Morant,

À l'autre cop, Dan Girbert le normant. Paien escrient : « Préciose vaillant ! Férez baron, nos avons bon garant. »

Mot férent bien Fransois et Arabi, Froissent cez lances et ces espiez forbi. Meint riche escu i ot le jor croissi, Et meint osberc desrot et désarci. oïissiez si grant noisse et tel cri, Qe li plus fier en sunt espoenti.

Mot par-fu forz li amirant persi, Mahon récleme, Tervagant altresi : « Mi Dame-Deu, je vos ai mot servi Toz vos images fis faire d’or bruni, Contre Karllon me soïiez hui ami. » Alant-es-vos un baron saraci,

142 Devant lui vient, si li crie à haut cri: « Baligant sire, or somes mal bailli, Perdu avez Malprime vostre fi,

Et Canabex vostre frère autresi ;

Li rois de France, qi le poil à flori, Mort l’abati, onqges n’en ot merci. » _Baligans l’ot, apoi mort ne chaï.

Mot fu dolanz li paiens Baliganz Por Canabex, q'est morz et recréanz, E por son fil, q'il ot nosri tant anz. « Bax fix Malprimes, Mahons vos soit garanz! Hé! Canabex, com estiez vaillanz! Vostre arme gart Jupins et Tervaganz ! Se ne vos venz, ne me pris deus besanz. »

Li amiraus, o la chiere hardie, Prist sa busine, qi au col li pendie, Trois fois la sone; si lonz en va l’oïe, Paien l’oirent d’une lieue et demie: Par tot le canp sa conpaigne ralie. Cil d’Océan braient à une hie; | Cil d’Arguel meint en glatist et crie; Franzois reqirent par mot granit estoutie, El plus espés ont la presse partie : | De trois cent frans en fu France apovrie.

153

Li dus Ogiers, qi fu proz et senez, Meillor vasal de lui pas ne savez ; De mauvaistiez ne fu onges retez, N’avile mie par lui ses parentez, Vasaus doit estre, qi de vasaus est nez : Mot fu dolanz, quant voit Franzois rusez, Les rens peciez, en trois luis estroez, Tierri apele, qi d'Ardene fu nez, Jofroi d'Anjou, Joseran q'est senez: « Venez o moi, gardez ne demorez. » À Karlle-Mene en sunt pognant alez; Mot fièrement fu d’els araisonez : « Sire enperère, por Deu car esgardez ! Vez Baligant, qi s’est à nos meslez;

Mot a vos homes as primiers cols grevez,

Toz les ocie à duel et à viltez.

Deu ne place, qe corone portez,

En douce France dont les honors tenez, Se vus vos homes mot tost ne secorez! » Li rois de France a ses grenons levez, Le cheval broche, q'est de cosre abrivez, Met soi es rens de férir aprestez.

Lors recomence li cris et la huée. Li amiraus a s’enseigne escriée, C’est Préciose, qi Paiens mot agrée ;

44% Karlle, Monjoie, qi tant fu renomée. Li rois de France a sa teste tornée, Vit Baligant, o la chiere menbrée, Devant les autres demie arbarestrée. Ot Baligant sa banère fermée, Karlle conuit à l'enseigne levée, Et Karlle lui, n’i a mester celée; Vont soi férir par ire defrénée, De lor espies, sor les boucles dorées. nert la joste de cent mil esgardée. La lance Karlle est les le Turc passée, La Baligant i est par mi froée, Jus s’entrebatent des chevaus en la prée; Ne se font mal à icele asanblée.

Li rois de France ot mot le cuer loial, Les deus piez juint, si salt en son estal, Son escu drece, trait l’espée roial,

Dont ot forni meint grant estor chanpal ; E Baligans, qi ot cuer de vasal,

Contre Karllon est venuz tot igal.

Lors s’entreférent li dui roi natural Amont es elmes, o luisent li cristal; Froissent les pieres, li teinz et li esmal, Toz les abatent jusqe sor le nazal.

Dist Baligans : « Rois mot es de puit-aire ;

145

Cuides tu donc, par l’arme de ton paire! _ Avoir Éspegne, Tortelose et Balcaire? Ainz qe tu l’aies, aras asez à faire: Deven mes hon, je te ferai doaire D’une grant terre, qi fu au roi Orsaire. » CE, dist Karllon, je te ferai ainz taire, D’agollons poindre et angoiser et braire; Mais pren batisme, je l” te di sanz contraire, Je t'amerai plus c’ainc ne fist ma maire. » Dist Baligans: « Bien savez sermon traire; Je ne l’ feroie por tot Monte-Calvaire, Ne por l'avoir, qi fu au roi Dotaire. »

Li amirauz fu mot de grant vertu, Férir va Karlle desor son eume agu, Desor la teste li a frait et fendu ; Tresges chevols li est li brans coru : La char li trenche, li os sunt remes nu. Karlle chancelle, mot pert de sa vertu, Per un petit ne chiet tot estendu ; Mais ne volst Dex, q'il fust mort ne vancu: Sains-Gabriel est à lui désendu, Se li a dit: « Rois Magnes!qe faistu? »

Mot par-fu liez li gentix rois de France, Quant Dex li mostre, et a fet tal senblance ; 13

116

Lors li revint et vigors et menbrance , Fiert Baligant sor l’eume de Valance, Trenche les laz, del ben férir s’avance, Et tot le vis jusq'en la barbe blance,

Qe mort l’abat sanz nule recavrance; Monjoie escrie por sa reconoisance. Paien s’en-fuient, qe n’i font remanance; Et li François les suigent sanz dotance.

Grans est la niuole, la poudrére est levée. Paien s’en-fuient, qi héent la meslée, Vers Saragoze ont lor voie tornée ; Tresc’à la porte est la chace durée:

Tant en ont mort li Franc, com lor agrée. Sus en la tor Braimimonde ert montée, O li si Cler de sa loi mésalée.

Uns escuers vient poignant la férée,

Qi li escrie, en la tor crénelée,

Qe Balligans a la teste coupée.

Quant ele l’oit, apoi ne chiet pasmée ; ; Droit en sa chanbre en est corant alée, | Au roi Marsille la novelle a contée :

« Sire, fait-ele, Espegne est désertée , par Paiens ne sera recovrée ; oo Balligans gist la jus en la valée. » Marsille l’ot, #’a la teste enclinée,

147 Li cuers li faut, s’a la boche sérée, L’arme s’en-part, n’i pot avor durée.

_Paien sunt mort, la bataille est vancue, À Saragoze est tote l’ost venue. La maistre porte a Karllon abatue; El ne pot estre encontre lui tenue: La cité prenent cil de terre alsolue, Icele nuit i est nostre ost géue. Bers est li rois, à la barbe chenue, Et Braimimonde est devant lui venue, La maistre tor li a iloc rendue. Mot ovre bien cui Dame-Dex ajue!

Passe li jors, la nuiz est asérie, Cler luist la lune par la cité antie, Lasus el ciel meinte estoile flambie. Li enperére Saragoze a saisie, À sa gent rueve, q'il ne s’arestent mie; La cité cerchent, q'est d’avoir réplénie. N'i ait citerne, ne grant mahomerie, Ne lui oscur, ne grant herbergerie, Qi tot ne soit torné à désertie. Et nostre gent, qi d’avoir ont envie, I sunt coru, ne s’aséurent mie, -_ Froissent et brisent, trovent grant manantie;

148 Marsille l’ot asamblé an sa vie: Mahomet trovent et Jupin ordalie, Franzois les férent , qi Dex port garantie! Cil qi ot aze, en ot gregnor partie. Maint Saraçin i ont lor loi guerpie ; Plus de vint mil la nostre a recollie: Qi ne |’ vost faire, ne pot avor aïe, Ne fust penduz, ainz la nuit soit fénie. Mais Braimimonde ne la volst prendre mie. Li rois de France ne l’en esforza mie : En doce France l’enmenra sanz fallie : Tot par amor prendra la loi saintie, Peu servira dedenz une abaïe.

Passe |la nuiz, si aparist li jors. De Saragoze Karlle garnist les tors, Mil chevaliers i laisse pognéors; Gardent la vile, les luis et les onors. Monte li rois, o lui ses vavasors, E la roïne, q'est blanche come flors; Li rois l’enmeine, qi mot li fait onors: Répeire s’en, o duel et o tristors, En Rencevals, fu la grant dolors, sunt ocis li prince et li contors.

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CANT QUARTE,

Granz {fu li dex la nuit en Rencevaus : Il n’i fist joie, ne cheveluz ni chaus; Ne n’i menja, palefroiz ne chivaus, L’erbe sanglante ne paist par ces terraus. Mors fu Rollant li nobiles vasaus, Et Olivers, et ses amis carnaus. Charlle fait duel, onqges on ne fist taus! « Eh! nies Rollant, de vostre mort m'est maus! Mex en sera mes Sire Sainz-Marzaus. Tot ses mostiers ert refait de quarraus ; Li ors des tables ne sera mie faus, Bien ert asis à pieres de cristaus : A clos d'argent ert mis li esméraus. Quatre cent moines i métrai généraus,

Qi chanteront les messes mortuaus. 15°

ms 450 Si ferai faire deus meissons moniaus, Ensor la tor reluira li pomaus ; Deus mile povres i métrai comunaus, Qi tuit aront et miches et méraus : Cil proieront, por les barons loiaus, Nostre Seignor, qe il les face saus En paradis, qi tant est clers et biaus, les conduie as angles spiritaus. » Charlle regarde les plens et les égaus, Morz vit gésir les contes naturaus. Tel duel en fait, l’enperére roiaus, Ve son mantel en desront les tasiaus ; Afublé ot unes martrines peaus : Puis vint avant desoz deus arbresiaus, | Ogier apele, et le conte d'Evraus, Naymon le duc, qi toz jors fu loiaus. « Baron, dist Karlle, cist dex nos est mot maus! Faisons des bieres de verges et de paus, Sis acoplons deus et deus as chevaus: Demain à l’aube, quant chantera li gaus, Et reluiront les estoilles jornaus, Si voiderons la terre et les boscaus: Oster voudrai cest duel de Rencevaus. »

Nostre enperère va forment sospirant, Duel ot et ire de son neveu Rollant.

151 « Beaus nies, fait-il, com mar vos amai tant! Ahi! fel Guene, porquoi alas querrant Mon grant damage, et mon destorbemant? Si m'avez point el cors parfondemant. Tolu m'avez le meillor garnimant Qi onges fust, ne soit jamais vivant, Le plus fort menbre, qi m’aloit souztenant, Qi me fasoit dormir séuremant. » Tel duel ot Karlle, ne pot aler avant, Sor une piere s’est tornez en séant. . Andeus ses poinz va li rois détordant, Sa blance barbe mot fiérement tirant. Li enperère va tel duel démenant, Tuit li baron li sunt venu devant, Mot doucement li vont araisonant. « Sire, font-il, qe vos démentez tant? Perdu avez vos riches conbatant Par Guenellon, lo qivert sosduiant, Q'is as venduz à la gent mescréant. Livrez nos Sire, le gloton malfaisant ; Nus en ferons la justice si grant, Jamais n’ert jor à tot vostre vivant, Qe n'en parolent escuer et serjant. » a Baron, dist Karlle, tot à vostre comant. » Après le duel va li rois somellant ;

152 Au chief li ploient un mantel aufricant, Desor lui tendent un vert paveillon grant, Por la calor, qi l'aloit aprochant. Li rois se couche, mais ne li valt niant, Car la dolors le va si angoissant, Remenbre li de son neveu Rollant ; Entre les morz il le va porchasant. Quant il ne l’ trove, mot ot le cuer dolant ; Il s'agenoille soëf et bonemant, Fist sa proiere de cuer, fort en plorant : « Dame-Dex Père, qi formastes Adant ; Eve féistes, sa moillier la vaillant, D'une des costes de l’ome voiremant, Por ce est-ele en son comandemant ; Terre féistes, et lo ciel ensemant, Solel et lune, et des estelles tant, E fustes nez, bias Sire, en Béthléant. Vostre miracle furent aparissant : De cinq pains d'orge, de deu poissons noant, Rasaciastes quatre meillers de jant; Et en la croiz vos pegdirent tyrant: Et el sépoucre, cochez et repossant, Résuscitastes par le vostre comant, Anfer brisastes sans nuls demoremant, Toz vos amis traissistes de tormant.

155 Dame-Dex Père, tot issi voiremant, Com ce fu voirs, et je le sui créant, Ce me donez qe je désire tant, Ce est le cors de mon neveu Rollant. » Li enperère s’est dréciez en estant, Vint al destrier, si monte isnelemant ; L’estrier li tindrent Naymes et Joserant : Sovent resgarde, et derier et devant ; Desoz un arbre ramu et verdoiant, vit le cors, qe il par-ama tant. Li enperère li vait esperonant, Mist jambe à terre del bon destrier corant, Si s’agenoille lez lui en sospirant ; Devers les piez lo prist primiérement, Enz en sa boche li mist l’ortel plus grant, Par grant doçor li ala estreingnant. « Beas nies, dist Karlle, com mar vos amai tant! La vostre mort me va si angoissant, Per un petit, qe li cuers ne me fant. » Lors chiet pasmez devant tote sa jant. « Hé! Dex, dist Naymes, or voi-je duel d'enfant ! Purcoi t’ocis bons rois, nos els voiant? voiz qel gent te traient à garant! Se il te perdent, qe feront en avant? » « Baron, dist Karlle, vus parlez de niant.

154 véez-vos le damage si grant! N’arai mais joie, à trestot mon vivant. »

« Baron, dist Karlle, por Deu lo fil Marie! Tant sui dolenz et plens de desvérie, Apoi qe l'arme ne m'est del cors partie, Quant j'ai perdu ma douce conpaignie, Les doze pers, qi sunt mort par envie, Mes nies Rollant, qi la char ot hardie; Et Oliver ne puis oblier mie: .

Lor armes soient en la céleste vie! » Quant li rois ot sa parole fénie

Lors s'est assiz soz l’aubre qi verdie; Desor Naymon, à la barbe florie, S’est apoiez, voiant sa baronie.

Duel ot li rois, qi s’apuye à Naymon; Devant lui gisent li doce conpeignon, Chascuns covert d'un vermeil ciglaton.

« Baron, dist Karlle, nos amis enterron. » Et cil respondent : « Coment les sévesron ? Tant i sunt mort, Païen et Esclavon,

Turc et Persant et Bedoïn félon. » | |

« Et, respont Karlle, vus dites voir baron. Or nos métons trestoz à genoillon, Chascuns proit Deu, selonc s’entencion,

| ——. 155 Q'il nos en face voire division ; En son servise sunt ocis mi baron. »

Nostre enperère se jut vers terre enclin, Et li viel home, et li jone meschin ; Sor toz les autres ora li fiz Pepin: « Dame-Deu Pére, vos saiavor divin jor féistes, et la nuit del serin, Et mer et terre, de-ci en Marmorin, Faites sevrance de la gent apolin, Qe Cristien ne tornent à déclin. » La voiz du ciel i tramist Saint-Martin, Qi en sevra le lignage Caïn; Car sor chascun fist croistre un albespin : Encor les voient li gentil pélerin, Qi à Seint-Jaques en vont le droit chemin.

Charlles se drece, si a fait un sospir, Voit tote [lost à une voiz frémir; Des Sarazins n’i pot un seul eosir, Car Dex les fist en spines devenir, Pognanz et aspres, si ne poent florir. « Baron, dist Karlle, ben devons Deu servir! Nus se doit esmaier de morir. Vez vos amis, à la terre gésir, | Franc chevalier, pensez de l’ enfoir. »

4 Et cil si firent, qe n’es volsent guerpir,, À pex aguz font les charners ovrir, | Sisante o cent, en un seul luis covrir.

Les morz enterrent, Borguegnon et Normant, Breton, Flamain, Baceler parisant. : Ainz q'il s’en partent, i fist Dex vertu grant. Parmi les fosses vont des coudres croissant, Beles et droites, fresches et verdoiant,

Qi à toz jors i seront apparant.

Colpent ces perches escuier et serjant, Por bieres faire, dont trestot sunt dolant ; Desus levérent Oliver et Rollant, d Li doze pers, qi tant furent vaillant,

As fors somiers les font porter avant,

De Rencevals sunt issu à itant.

Iloc refu la criée si grant, .

Nus hon de char n’i oïst Deu tonant.

Quant l’enperère ot sa gent enterrée, Qi à duel fu en Renchevals livrée ; Chascune biere fu mot bien atornée,

Sor les somiers, et trosée et levée,

Des doçe pers, dont France est adolée : Les porz passérent un poi ainz l’ajornée, À Seint-Johan vindrent à la vesprée;

157 herbergérent la gent qi ert lassée, N'i véissiez ne tertre ne valée, Ne combe oscure, qi tant soit ennublée, 0 feu n’Eust, ou chandele alumée, Ou cerge espris, ou lanterne enbrasée.

Hoc fist Karlle un moster estorer Por son nevou, San-Johan apeler, As piez des porz, si com l’on doit passer. Quant li rois vit le maintin ajorner, Nevelon fait devant soi apeler, Gérart de Blois, et Gui de Seint-Omer, Joifroi d'Anjou, qe il pot tant amer. «& Baron, dist Karlle, je vos ai fait mander, Un mien service vos voudrai comander. Cent chevaliers me faites conraer ; Par la gastine vos convient à aler Droit à Viene, qe tient Girart li ber. Dites au duc, c’à moi veigne à parler, Si m’ament Aude, qi tant a le vis cler, Et si li dites, que la voil marier, Jo la cuidai à mon nevou doner, Mais Guenelons les a fait désevrer. Or escoutez, puis moi en vos fier, 1] vos estuet trestoz sor Sains jurer, Et toz iceuls qe vos devez mener,

14

158

Qe vos ferez ceste dolor celer, Tant qe je puisse au due Girart parler, Et à bele Aude, qe voldrai conforter. Se je li puis icest grant duel enbler, Plus en auroie le cuer dou ventre cler; S’ensi ne l’ faites, ni porai parler. Ainz li vesrez le cuer el cors crever. » Lors fist li rois reliqes aporter.

! Quant ont juré, si se vont adober, Es chevals montent, si pensent del esrer. Et Karlemaine fist ses grasles soner, Tot droit à Blavies fist les berres porter.

D:

A Blavies fu li rois o son enpire. véissiez si fait duel et tel ire! Sonent li saint, et vont la messe dire, Chantent végiles, et font les sauters lire. Des mésagers vos doi huimais ben dire, Qi à Viene, ot envoié lor Sire.

Li mésagier ont mot bien esploitié, : Les tertres passent, mult se sunt travaillié, Tant qe il vinrent à Viene le Fié;

_ Girart trovérent, qi estoit repeirié Devers les Saines, ou il ot ostoié: Karlle li ot la Bergoigne laissié, Tant qe il fust d’Espaingne répairié.

159 Quant vit les mes, mot par ot le cuer lié, Asez les a acoilé et basié, Puis lor demande, n’i a gaires targié : « Qe fait me Sire, est-il sains et haïtié? A il mot bien en Espeigne hostié ? »

« Sire Girart, ce dient li mésage, Saluz vos mande Karles au fier corage. Tote à Espeigne congis par vasalage,

Et d’Almarie reçu le tréuage.

Li rois Marsille pensa mot grant otrage, Cui eschéoit l’onor et l’éritage,

En Rencevals nos volst faire domage ; Sor lui torna li deus par son folage : Ocis i furent li Saraçin évage.

Bers est li rois, drois est qe l’on le sage, Forment vos aime, vos et vostre lignage, Croistre vos velt d’onor et de bernage. »

« Sire Girart, dient li mésagier, Li enperère, c’on puet tant redoter, Ses genz a fait d'Espeigne répairier, Et sor Géronde, à Blavie herbergier : Iloc se fait ventoser et ségner,

Et les malades reposer et beigner. Li cons Rollant, li marqis Oliver,

160 Cil vont sovent el bois esbanoier. Par nos vos mande l’enperére au vis fier, Q'alez à lui, pensez del esploiter, Et la bele Aude lui menez sanz targier, AI cons Rollant la donra à moillier ; Vos la vesrez à Blavies noçoier: Mot fier doaire li a fait otrier, Trestote Espegne li velt Karlle laisier. »

Quant Girart ot qe Karlle l’ot mandé, Andeus ses mains a tendues vers : « Ah! rois de gloire, tu soies mercié! Je iere riches, or serai plus assé, Quant mis lignages sera al suen meslé. Ou est belle Aude, al gent cors honoré? »

Dame Guibor a la novele oïe, Del beaus mésage est forment esjoie, Vint en sa chanbre, ne s’en atarja mie: « Bele niece Aude, or vos croist ségnorie; Li cons Rollant, cui vos estes amie, Ça vos requiert la vostre druerie. » Lors l’a Guibor conréée et vestie. Ele ot chemise de soie d’Aumarie, Et par desus un paile de Pavie.

Mot est belle Aude quant el fu acesmée,

161 Trés grant clartez li est el vis montée ; Soz ciel n’a rose qi si soit colorée, Qe sa bautez n'ait tote trépasée. Dame Guibors l’a el palais menée; Tote la sale en fu enlumenée: Franzois l’esgardent, chascuns l’a saluée, Jofroiz d'Anjou l’en a araisonée: « Franche poucelle, buer fussiez vos ainz née! Del meillor home serez vos esposée, Qi portast arme, férist cop d’espée. » “Oncle Girart, dist Aude la senée, Quant vos plaist Sire, qe soie mariée, Congié demande à Guibor l’onorée, Qi m'a norrie en sa chanbre pavée, Com s’el m'éust dedenz son cors portée. »

« Belle niece Aude, dist Girart li guesrer, Cest mariage ne vel entrelaisier. Vos fustes fille al bon conte Reiner, E niece Hernaut de Baulaade, le fier, Si estes suer al marqiz Oliver ; En nulle terre n’a meillor chevalier : Il et Rollant me firent apaier, Quant je fui mal à Karllon au vis fier. Dés icel tens, vos i fis acointers Tot et isnel pensez del esploiter. »

14°

162

Girart apelle Bernart et Amaugis, Bos de Lions, et Gui de Montamis : « Faites monter la gent de mon païs, Cent chevaliers de cels de Comarcis ; N’en i ait nul, qi n’ait péliçon gris, Et chier mantel, et bon cheval de pris. Et ma niece Aude, qi tant a cler lo vis, Chevauchera le mul qi fu Claris; Desoz Baulande, en un ost le conquis, Le Sarazin à m’espée en ocis : Li muls est blans plus qe n’est flor de lis. Conduira nos Floires, li fix Paris, Cil set mot bien les destors del païs. Quant nons venrons au roi de Seint-Donis, Mot voluntiers i verrons nos amis. »

Li dus Girart ne si atarze mie, Laindemein monte, parsom l'aube esclarie, Ist de Viene o grant chevalarie;

Et Aude sist sor le murl de Surie, Vestue fu d’un paile d’Aumarie : Plus belle dame ne fu onges en vie! En sa mein destre, q'elle a amanéie, Ot un anel, o durement se fie, Qe li dona Rollans par druerie,

À icel jor sa foi li a plévie.

165 Mot i éust cuens Rollans bone amie, Se il durast et éust longue vie. Las! qel amor à duel est départie En Rencevals, entre la gent haie! Mais la belle Aude n’en set encore mie. Li dus Girart, qi soëf l’a nosrie, Li tint la resne, et Richart de Pavie.

La rote est fière, et la valée grant. Girart apele Bérart et Guinemant ; Li uns fu dux, li autres cuens puissant: De pluseurs coses vont tote jor parlant. Et la belle Aude va forment sozpirant, Girart apele, se li dist en plorant : « Oncle, fait-ele, mot ai le cuer dolant, . Maistre Omangin m’amenez ci avant ; E nuit sonjai un songe si pesant, N’oï mais tel nus hon qi soit vivant. » Dist Girart : « Niece, tot à vostre comant. » Li clers i vint sor un mulet amblant. « Bau sire clers, dist Aude la vaillant, Or escoutez un poi de mon sanblant, Qe il m’avint à nuit, ën mon dormant. Primer me vint un fauconet volant, Qi ert plus blanc qe n’est nois qi espant, Et sert asis sor moi en mon devant ;

164 Les gez des pies furent mot avenant : En poi de terme fu merveillos pesant, Entre ses ongles me saissi maintenant, Si m'enporta enson un pui mult grant, me guerpi; ainc puis n’en vi sanblant. »

« Bau sire maistres, ce dist Aude au vis cler, Lors vi venir deus vaillant chevalier, C’étoit Rollant, et mon frère Olivier ;

Enz en un bos erent alez chacier.

A aute voiz comensai à huchier:

« Oliver frère, car me venez aidier ! Sire Rollant, volez me vos laisier? »

Outre passèrent andoi sanz délaier ;

Onges nuls d’els ne me volst arasnier. Desoz Rollant trébuche son destrier, Desoz mon frère Férant q'il ot tant chier; Soz aus vi fondre la terre et le rochier,

Qe l’uns des contes ne pot à l’autre aidier. » Aude sospire, qi ne s’en pot taisier:

« Oncle Girart, quant me dui esveillier, Le mauvas songe, et guerpir et laissier, Lores m’estut de rechief comencier,

Dont m'iert avis qe giere en un mostier,

vi Rollant, et mon frère Olivier, QPisoient mort, sanz autre recourier,

«+

165 Quant de la boche m'issi un espirvier ; Il prist son vol, q'ainz ne se volst targier, Desus Rollant et desus Olivier : Lors m’esveillai, si lasai lo songier, Las! je eren mot q'il n’i ait enconbrier. »

Li clers fu saiges d’ès q'il issi d'enfance, Il fu Normant , de la cit de Costance, Et fu norriz enz ou règne de France ; Astronomie sot bien et nigromance. I prist un livre, si i list sanz falance ; La mort des contes i vit, et la pesance, Et come Guenes les vendi en balance Au roi Marsille, qi en Deu n’ot créance : Des vint mil homes n’en torna uns en France. Li clers ot duel, et mot grant esmaiance, Mais por belle Aude fist gente contenance.

Li clers fu saiges, qi la dolor cela, En altre sen le songe trestorna : « Dame, fait-il, ne vos esmaïiez jä, Car por le songe neguns mals ne venra. Sachiez de voir, ma boche vos dira, Le fauconnet, qi el pui vos porta, C’est Charlle-Mene, qi er sor vos manda ; Et l’esprever, qi del cors vos vola,

166 C'est uns enfans, qi de vos naistera, Et l'enperères grant terre li donra. » Respont belle Aude: « Si ert com Deu plaira. » Tost et isnel la bele esperona.

Girart chevauche et o lui si privé. Si com il sunt parmi Saintes passé, Jofroiz d'Anjou ne s’est pas oblié, Deus barons a de la rote sevré, Sor les mellors chevaus q'il ont trové , Tot droit à Blavie en sunt devant alé, À pié desendent; el palais sunt monté, Le roi saluent, aprés li ont conté: a Ci vient Girart, o lui sunt si barné, Et la bele Aude, au gent cors honoré ; Mais lo fer duel lor avons si celé, Qe mot n’en sévent par home qi soit né. » « Baron, dist Karlle, mot avez ben esré ; Bien le saront ainz qe soit avespré. » Naymon apele, q'il tint por son privé.

« Bau sire Neme, ce dist Karlle li ber, Parmi cel ost faites un ban crier, Qe joie facent , laissent le desmenter ; Les dames faites dançer et caroler, Et les enfans par les rues joer,

167 Les chevaliers par les chans bohorder ; Et je irai le duc Girart trover. »

Li enperére se vait apareillier, Isnellement monta sor un destrier, Et o soi mène le bon denois Ogier, Et d'Aspremont le proz contre Richier, Et tant des autres, qe bien sunt deus millier. Grant qatre lieues pense del chivauchier, Aïnz q'il véist Dan Girart lo guesrier ; En un vaucel, delez un ayglentier, désendi por son cors réfroidier : Girart et Aude venoient tot primier, Karlle voit Aude, si la cort enbracier, Et ele lui, se |” comense à baïisier, Plus de cent fois, ainz ne le volst laissier. « Sire, fait-ele, et ou est Olivier ? Li cons Rollant, qi me doit noçoier? Quant je n’es voi, mot me puis mervellier ; croie mot qe n'i ait enconbrier. » Karlle s'estut, si esgarda Ogier, Un poi plora, q'il ne s’en pot celer.

Li rois ot duel, je ne m'en mervel mie! « Par foi, belle Aude, bien est qe je F vos die. J'es ai laissiez el reigne d’Aumarie,

168 ils ostoient contre la gent haïe. Por Dé, belle Aude, ne vos en poist-il mie!

D'andeus les contes laissez la druerie ; Je vos donrai le duc de Normandie, | Riches hon est, de grant chevalarie. » _ «Sire, dist Aude, ice ne croi-je mie. S'uns autres hon déist tel légerie,

Je le tenise à mot grant estoutie.

Drois enperére, ne l” me celez vos mie, est Rollant, qi de moi fist sa mie, Et Olivers, o la chiere hardie ?

Se je n’es voi n’en porterai la vie.

Il sunt alé en la grant ost banie.

Li pesanz songe, qi m'ont espaourie, Me diront voir ainz l’ore de conplie. »

Qant Karlle voit qe ne l’ celera, Ne la bele Aude conforter ne porra, Del cor sospire et un petit plora;

bon Denois la pucele livra,

Vint à Girart , envers lui s’aclina, Un seul petit des autres s’eslongna : Tot le damage, et le duel li conta, La traïson, qe Guenes fait li a. Quant Girart l’ot, apoi ne forsena; Par vaselage son corage cela,

169 —. Et son seignor mot bien reconforta.

Li dus Girart fu forment abosmé ; Par vaselage a son cor recovré, Et son seignor mot bien reconforté. Vienent à Blavie, ienz en sunt entré : Grant joie 1 trovent : n’ont pas duel démené. Lés dames ont tresché et carolé, Et li enfans par les rues joé, Li escuier par hs chans bohordé ; Ne as mostiers n ot onges sainz soné, : Si come Karlle l'ot Naymou comandé.” | Lui et Girart sunt palais monté, Et duc, et conte et chevalier chazé, Vienent encontre, Girart ont salué, Et la bele Aude, au gent cors acesmé. Mais de Rollant n’i ont mie trové, Ne d'Oliver, lo vasal alosé,. Dont plora Aude, s’a le roi esgardé : . « Sire enperère, merci por anror ! De ceste lasse or vus preigne pe Car plus vos aim, qe home qi Bolt né; Del cons Rollat me dites vérité, Et d'Oliver, mon frère le sené. » « Bele, fait Karlle, ne puet estre celé, Andoi sunt mort li vasal aduré; | 15

170 Et moi et vos ont-il tot obliè. ; »

« Damisele Aude, mas celer nel‘poon, Trestoz sunt morz li doze conpeignon; - En Rencevals les traï Guenelon,

Si les vendit al roi Marsilion.

En orfenté m'ont guerpi mi baron,

Si cum la beste fait el bos son foon, - > + Quant l’a ocise, o liupart,.o Hon. » Aude l’entent, ne dist ne onenon, . Li cors li tragble, norci li la fazôn, : Sovent se pasme.entre les hraz Charlloi. NE

Charlles tint Aude entre ses bräz issi, Q'el ne parole, ne les els ne ovri; | Et quant revint si a ait un grant cri: « Sire enperère, por amor Deu merci ! Car me mostrez le cors de mon ami, . Et d'Oliver, mon frère lo haräi. oo s Li cons Rollant m’avoit sa foi plevi, Q'il me prendroit , et je lui à mari. Si ceste amors se départist ainsi, Ainz m'ert ancuïli cuers el cors parti; * Si m'en irai ensanble Q mon ami N | Et o mon frére, qi la dolor sofri. » « Bele, dist Karlle, ensi le vus otsi, » ‘* -,

LD

=

171

…. Charlle prent Aude, qi tant a lo vis cler,

Li et Gixart fait al mostier mener. Aude regarde par dales un piler, Mot vit chandeles et cerges alumer, Et vit les bieres, si se met à plorer; Ce fu Rollant et Oliver li ber :

Aude itoruf, qi ne se pot celer, Prent le snaire de desus l'estaver, | A soi le trast por lor cors esgarder, . Et vit le sanc, et'la dalor morter Qe il sofrtrent, por Sarazins tuer. Ele comence ses cheveuz à tirer,

Sa tendre face as ongles descirer; Vers Oliver mot tost va se torner, Desor sa boche se prent à acliner, Aude le baïse, et se met à crier, :

« Oliver frère, volez-moi oblier?

sui-je Aude, qi tant soliez amer ; Ne puis vos els vé# ni esgarder,

Ne vostreboche à la moie parler. » Lors se repasme, ne puet en‘piez ester. Li rois la va entre ses braslever, : Et fait les cors covrer et conréer.

Aude revint, le sens prist à changer, Au roi parole, mot par ot le cuer fier.

172 Oez qe dist la fille au duc Reiner: « Dreiz enperère, por Deu.vos vel prier, Qt me facez cest mostier délivrer, * Q'il n’i remegne ne clerc ne chevalier; Sole i vel estre por Dame-Deu prier: Si parlerai à mon fréré Olivier, Et à Rollant, le cons qe j'ai si chier. »° « Et, respont Karlle, ce m’estuet otrier. » Il en apele et Naymon et Ogier: « Faïites-moi tost délivrer cest mostier. U i Et il si firent sans plus de délaier.

Grant joie ot Aude quant ot l’otroiement,

Envers le roi s’acline bonnement. :

« Sire, dist-ele, grant merci vos en rent. » Li enperère entre ses bras la prent, Puis li a dit mult anriablement :

« Or faites bele, vostre comandement* » Deu mostier ist et trestote sa gent.

Aude remest el mostier seulement, Ferma les huis, et serra durement, ° Puis vint as bierés, andoi les contes prent ; Unges mais feme ne fist tel hardiment ! En lor séant les dréza bélement,

_ S’es afaita, par tel dévisament,

Qe l’uns ne l’autres ne clinne, ne ne pent.

1735 A orisons la belle Aude s’estent, Deu réclama, Je roi omni-potent : « Glorious Sire, qi formas tote gent, Et mer et terre, la sus el firmament, Dex ,-qi vos sert fer guesredon atent -En paradis, o sunt li inocent; traitor n’i prendront chasement: Faites venir alcun démostrement A la chaitive, qi el moster atent, Qe Olivers De die son talent. » À cez paroles li sainz Angles desçcent, Qe nostre Sire i tramist doucement; De la clarté tot li mostiers resplent.

Grant joie ot Aude, q'ot la clarté coisie, Encor n’ot pas s’orison afinie : « Dex, je croi bien qe fustes fix Marie! Si voirement, com vos en Galilie, À la maisnie, qi por vos fu marrie, Aparéustes loiaument , sans bosdie, Et suscitates Lazare en Bétanie, Qi de quart jor avoit la char porrie, Métez beau Sire en Oliver la vie, Tant qe il m’ait sa volenté géhie. » Li Angle-Deu a la parole oie, Joste Oliver s’apoia les l’oie,

15°

174 Lores paroles, come si fust en vie : « Bele suer Aude, ne vos esmaiez mie; Ne remandrez ne soule ne mendie. Poi priserez la tériéne vie ; ET ne valt pas la moité d’une alie, Or ne argent, une pome porrie : O moi venrez en la Deu conpeignie, Amont el ciel, o joie estesclarcie, Tote bauté nos est amanéie. Cil qi Deu sert, congiert grant manantie Âvæ les angles, o n’aura bosdie : Levez vos en, si soiez esbaudie, Je n’ai congié qe plus raison vos die. » L'’angle s’en vait, et Aude est sus saillie.

Aude se liève, et s’orison fina, Et les deus cors doucement raconza, Les deus boens pailes gentement raloas Et del mostier toz les huis desferma; Et Charlle-Mene et sa gent i entra, Girart li dus, qi sa niece apella: « Belle niece Aude, ne vus esmaïiez jà, Car l’enperère un grant hon vos donra. » « Oncle, fait-ele, de ce ne parlez jà. se Deu plast, nul jor seignor n'aura Ceste chaitive, qi de son duel mosra. »

175 Envers le roi un petit s’aclina, Confession la Belle demanda. : « Et, respont Karlle. » plus ne demora. Un archevesqe, qe li rois mot ama, A confesser mult tost la comanda ; | Et cil prist Aude, une part la mena, En une croute, o ses péchiez conta. Cil li enjoint, selonc ce qe fait a, La pénitance qe la Bele fera; Un seul petit Aude s’'agenoilla , Bati sa coupe, et Jhésu réclara : Le Seignor proie, qi le mont estora, Qe mort li dogne, qe désirée l’a, Elle se seigne et sa raison fina.

Aude est confesse, sa raison a finée, Puis torne arere come fame adolée. « Frère Oliver, com dure destinée ! Sire Rollant, vus m’aviez afiée. S’à Deu pléust qe fuse mariée," Sor totes dames fuse de vos privée ! Oncle Girart, n’i a plus demorée, La mort me vient, qe tant ai désirée; Sor totes dames soit Gibor saluée, La mieldre dame, qi soit de mére née. » A ces’paroles Aude s’est aclinée,

176 Li rois la prent, vers soi l’a retornée, Et de ses paus un petit afublée ; Li cuers li part, l’arme s’en est alée. Li Angle-Deu l’en ont el ciel portée, | Devant Jhésu de gloire présentée. Karlle l’esgarde, qide qe soit pasmée, Quant la redrice, si l’a morte trovée.

Morte est belle Aude, mot est grant la dolor; Ne fust mais dame, qi tant fist por amor. Dui arcivesqe la conroient le jor, Qi l'ont coverte d’un paille de color; Joste Oliver, dalés le pogneor, La font cochier el nom dou Criator. Plorent li prince, et li magne contor, Et povre gent, et clerc, et vavasor; En la cité orent tel ténébror, Qe il ne sevent, s’il est o nuit o jor.

Karlle comande les transiz enterrer, Et il si firent, ni valsent demorer. . Les doze pers firent bien enbasmer, Et en sarqes pouser et aloer ; Sor toz les autres font Rollant conréer, Et Oliver, et Audein au vis cler. véissiez un duel renoveler,

ne Rule

a AT Les poins detordre; et les chevols tirer, Les dras de soie desronpre et descirrer. Et Dan Girart de Viene, li ber, Audein sa niece prist mult à regréter, . Et Oliver, qi tant fist à doer. « Beas nies, fait-il, bien devroie desver. Ah! com grant duel m’en estora raler ! Bele niece Aude, qe porage conter A. duchesse, qi tant'vos sieult amer? Cest mariage ne li porrai celer. Deu ne place qe je voie avesprer! > Qi donc oïst lo duc Girart parler, . De grant dolor li péust remenbrer. Karlle ne pot si grant duel endurer; Dedenz sa chanbre se fait mot tost mener ; Deus jors i fu notre enpetère ber, Onges nus hon ne pot à lui parler: . Quant au tierz jor.se prist à porpenser, Des’or devroit ses barons conforter, Et sa grant ost partir et désevrer ; Par tote l’ost fait banir et crier, Q'en doucé France pensent del retornér.

Va s’en li rois o sa grant conpégnie, D'or et d’argent orent grant manantie, Chevaus d’Espegne, et mulez de Surje ;

118 Passent Poitou, et Toregne et Valie, Tot droit vers Chartres ont lor voié np A Boneval, une riche abaïe, Herberja Karlle emi la praérie, Il et sa gent, ai fu triste et marrie.

matinet, quant il dut ajorner, De maintes parz font les grasles soner, Tabors et tinbes et bugléraus corner; La messe est dite, si pensent del aler, , Le duc Naymon fait k rois apeler : « Faites ma gent en cest val arester, Car je volrai à mes barons parler De Guenelon, qi tant m'a fait pener. »

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Naymes chevauche com Charll’ le comanda, En une place tote l’ost aresta. | Li enperère ses barons apela : | a Baron, dist Charlle, traïez vos anz sa; |

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De Guenelon jugement ferez jà,

Et sachiez bien, nul ne départira,. . Devant cele ore, qe il jugiez sera, Et de sa boche trestot reconostra La traïson, si com le porpensa: »

Va s’en li rois por prendre son juise, .

179 Ainc ne fina dei à Svint-Denise ; Chers est li luis, si est digne l’église : Mot riche offrande a desus l'autel mise. À Deu se claimme, et au ber Saint-Denise, De Guenellon, qi sa gent a maumise; À Mont-Loon en ert faite justise’, Si qel vesront la geñt de mâinte guise, Cil de Bretaingne, de Flandres et de Frise.

Li rois chevauche sanz nul demorament. _ lo sien cors n’ara repousement

Desqu’à cele ore, q'ait pris son vengement De Guenellon, q'es mena malement.

Ainz aura Karlles le cuers graim et dolent , Car li traïtres a meint riche parent,

Qi par esforz vienent al jugenrent ;

Et il les a mandé privéement :

De lui défendre se métront en present.

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Li rois chevauche et o lui son barné, Enfans et femes ont assez encontré, . Et chascuns a ses amis demandé ;

Cil ont grant joie, qi les i ont trové : À Mont-Loon en sunt trestuit entré, Tloques sunt li Baron assemblé.

À Mont-Léon vint Karlle de Paris, .

; 180 Et li Baron des estranges païs. - . . Li enperère, qi tant reigne a conquis, EI palais est assiz, ce m'est avis, Blanche ot la barbe et les grenons floris, Vairs ot les els, et mot ot fier lo vis; Afublé ot un riche mantel gris : Il en apele ses Duc et ses Marchis. « Baron, fait-il, conseil vos ai reqis, Qe l me donez por amor Saint Denis. Conqesre alaï d’Espegne lo-païs: Vus me carjastes vos fiz èt vos ‘mis: Assez en ai, et'perdu, et maumis' Par Guenelon, qi cest mal nos aquis. » Quant cil l'entendent, qi est rens sunt asis, Chascun plora des bax els de son vis.

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« Danz enperère, dist*li cons Otoier, Qi tint Amiens et Bologne sor mer, Guenelon faites devant vos.aniener, Et si osrons son dit et son penser. S'il ce conoit, qe vos oi conter, De l respiter ne doit nul parier, Mais de livrer le cors à turmenter. L'on ne doit pas son baron afoler, Se l’on ne l” poet par grant raison provér, : O à défendre par ses armes porter. » Dist Gondeboef: « ne sera tant ber. »

181 « Et, respont Karlle, faites lo amener. » Et cil i corent, qi le doivent garder, Sus el palais le font avant aler.

Quant Guenes fu el pales en-estant,

Primers parla Dan Richart le normant :

« Par ma foi Guene, vos avez blasme grant, Li rois vos rete de son nevo Rollant. »

« Richart, fait Guenes, il dira son talant ; Vez-ci mon gaje, je voil q'il aille avant, Car je mon cors de traïson deffant. » Dist Gondeboef : « Taisez vos soduiant; Entendez moi franc chevalier vaillant, Quant nus venimes en la bataille grant, En Rencevals, parsom les porz passant, De l’ost Marsille nus primes un Persant, Qi nos conta lo fait et lo sanblant,

Come cist fel nos vendi l’amirant ;

Puisq'il le nie, sire, vez-ci mon gant: Ainz q'il soit vespre, ne le solel cochant, Le vos rendrai o mort o recréant. »

Dient Franzois: « C’est parole avenant. »

Li rois de France estut en son estage, Et Guenelon li a doné son gage,

Vers Gondeboef de Frise la sauvage. 16

199 Li enperère en demanda ostages; Guenes i mist cels de son parentage : Et cil i entrent sans faire demorage, Car proz le sevent, et de mot fer corage. Armer l’enménent la gent de son lignage. n’en gasra li traïtes évage, Q'il n’en reçoive un si fer tréuage, Dont parleront, et li fol et li sage.

Armer l’enménent li parent Guenelon . Aval el borc, ches son oste Simon. Chauces de fer, blanches com auqueton, Li ont lacées enz jambes environ;

De fin or furent andui li esperon :

Fort fu l’osberc, blanc come frémellon. Vestu li ont un hermin pélizon.

Lace li l’'eume Clarenbalt de Mascon. Escu li baillent ot paint un lion; Puis li amènent un bon destrier gascon, Par son l’estrez i monta li félon. D’armes porter résanbla ben baron, Mais de conbatre n’entendra raison; Or se porpanse qgerra garisOn,

Q'il s’enfuira , cui q'en poist ne qi non. En une place fu, devant la maison, * Senblance fist d’asager l’asragon;

185 Tuit lo regardent et serjant et garzon : Puis s’en-torna, fuiant à esperon Parmi la porte, si qe ben lo vit-on, . Les grant galoz s’en ist de Mont-Léon.

Quant li traïtes fu fors de la cité, En fuie torne, sor son destrer armé; Toz ses ostaiges a laissiez enconbré: Mex velt q'il soient honi et afolé, Q'il ne conduie son cors à salveté.

Cil qi lo gardent en ont lo cri levé, Et la tumulte par tote la cité:

A Karle-Maine l’ont li François conté. « A Dex! dist Karlle, com ai le cuer grevé! : Q'el posra prendre, m'’ot m’ara achaté; Mil besant d’or li seront doné. »

A voiz escrie Gondeboef l’alosé:

« Drois enperère, ne soiez esgaré,

Je |” vos rendrai ainz qe soit avespré, Je le vos di, de fi, en vérité :

Ancui sera mon cheval esprové:

N'a mellor beste en la crestienté,

Qe par grant cors ne l’ vi onges lassé. »

Fuiz s’en fel Guenes, grant paor a de soi ; Meint bon vasal en ont pris le conroi :

Ed

184 De prèz l’enchaucent les gent de bone foi, Mais Gondeboef, qi de Frise fu roi, Devant les autres le sieult toz les escloi, Car li esclos de son cleval sunt froi. Si près li vient, li proz et li cortoi, Per un petit qe ne l’ fiert demanoi; Se li cria : « Traïtres retornoi, Car joste à moi, si fai le tor franzoi. » Mais tot tens fuit li cuivers maléoi, Quant arriva Richart de Vermandoi, Hue del Mans, et cons Gui d’Aminoi.

De totes parz sunt venu li contor, Guenes ont pris, si l'ont mis el retor A Mont-Léon , sus el palais auzor; lo rendirent al bon enperaor, Qi, en son cuer, en avoit grant dolor : Toz ses ostages ot fait metre en la tor. « Baron, dist Karlle, mi noble pugnéor, Jugez moi tost cest félon traïtor, Car ma venjance en prendrai en cest jor. »

Li rois comande Guenelon à juger. Atant-es-vos pognant un escuer, Sor un cheval q'il ot fait angoiser'; Isnelement desçendi del destrier,

185 L Puis est montez sus el palais pleigner, Devant Guenon se vait agenoller, Tot soavet le prist à conseiller : « Biax sire Guene, ne vos chaut esmaier : Secors vos vient del meillor chevalier, Qi soit en France por ses armes porter, C’est Pinabel de Sorence, au vis fier. En ceste cort vos vient al roi pléger, Et jure Deu, qi tot a à garder, Q'il n’i a ci tant hardi chevalier, S’à tort vos jugé, ne le conpar mot chier. » Quant Guenes l’oit, prist soi à enforcier, Charllon apele, prist l'en à arraisnier.

Guenes parole, qi se velt délivrer: « Par ma foi sire trop me poez blasmer ! Je sui toz prez desor Sainz à jurer, Qe n'oi talent de fuir ne d’aler ; Perqe laissasse mes amis enconbrer? Ainz m'en issi mon cheval esprover : À ma bataille voloie retorner, Fait m'avez prendre, si m'en doit mot peser. » « Dex! dist li rois, qi te laissaz pener, . Si grant mensonge, o pot cist gloz trover ? » Toz ses barons comence à esgarder. « Franc chevalier, ce dist Karlle li ber,

16*

186 De tot se ment, ben le poez prover, Je vos comant Guenelon à juger. »

Li jugement fu mis sor les baron; Selonc les ovres en dient les raison. Aïnz q'il soit fait, croistra le duel Charllon, Car Pinabeaus desçendi al péron , Ensanble o lui vint Hervié de Lion, Et avec aus qatre cent conpeignon;

Il n’i a cel n'ait chastel ou donjon: Cil sunt venu al conte Guenelon,

Fier et hardi, armé d’une fazon, Haubers et elsmes, et escuz à lion, Por lui défendre se métront abandon,

Ensanble vont li baron tot rengié ; De beles armes furent aparellié : Par grant orguel sunt el palais puié. Et Pinabax fu mot bien énarché, Un petit ot son mantel deslacié, À or bende sunt sis chevol trécié, Ceint.à l’espée al pon d'or entalié; Devant le roi s’en vint lo chief drécié, Pas ne l” salue, ainz l’a contralié, Al roi parole, se li a anuncié : « Par ma foi, sire, tort faites et péchié ;

107

Mon oncle avez, et pris et laidengié: Huimais se puis, par les els de mon chié, Il ne sera par home or jugié.

11 n’a baron en France, tant prisié,

S'il voloit dire q'il vos éust bossié,

Ne l'en défende, à cheval et à pié. »

Après cest mot est sus levé Ogier, Et d’Aspremont lo prou conte Richier, Et de Viane Dan Girart lo guesrier ; Chascuns d’aus offre son gaje à desplier, Quant uns vaslez les fist toz desrengier, Tieris ot nom, mult par fist à prisier : Fiz fu Joiffroi l’angevin, au vis fier. « Baron, dist l’anfes, ne vos doi anuier, Je suis vaslez , vus estes chevalier, Un petitet me laissez derasnier ; Escuiers fu Rollant, se l doi vengier. »

« Ce, dist Terris d’un ton mot avenant, Tenez mon gage, enperère puissant, Per vostre droit ge vel mostrer avant, Qe lerre est Guene, traïtre à esciant ; En Saragoze vendi lo cons Rollant Al roi Marsille, qi en Deu n’est créant. » A cez paroles tent Pinabel son gant,

18 Et s’escria tot tainst de mautalant : « Mar en parlastes, léchiere sosduiant ! Hui vos aurai vencu et recréant. »

À Lor gages donent, si sunt en piez levé.

Pinabax a ses ostages doné ;

Trestot manois as gardes sunt livré. Pinabax a son oncle demandé.

Li rois en a sa corone juré,

Q'il l'ara ainz par lo canp agité.

Dist Pinabel : « Dont en aiez maugré! » Par maltalant est de la cort torné;

Si conpeignon sunt aprèz lui alé,

Ne l guerpiront, si l’auront bien armé. Et Charlle-Mene a Terri esgardé,

Jone le voit et de petit aé,

Mais grant cors ot, et proeze et beauté. « Seignor, dist Karlle, soiez aséuré, Ancui vesrons nostre grant droit mostré ; L'orguel arons de Pinabel maté. »

» Fix, dist Joifroi, tu soies comandé

À Jhésu-Crist, qi en croiz fu pené! »

Terris fu bax, et de gente fazon, À lui armer ot maint noble baron; Chauces de fer, de bone forgison,

189 Li ont laçées es janbes environ. Ses esperons li ferma Salemon. L’osberc li vestent al marchis de Lion, Il l’ot vestu, quant fist pais à Charllon, Puis fu doné Gérart